‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 135 sur 229 · FRESQUES UE LA RUE DU DOYENNÉ · texte numérisé non relu

FRESQUES UE LA RUE DU DOYENNÉ

1. bacchantes dompteuses de TioiiEs. (Appai'l. ù M. Jacques-Émile Blanche.) •2. une bacchante. (Appart. à M. Maurice Barrés.)

Le 21 octobre, revenant encore sur l’agrément de son installation, Gérard continue à louer à son père l’état de sa santé, dans une lettre, dont l’apparente gaieté trahit cependant une persistante exaltation :

« Je suis d’une sanLé ridicule, dit-il, si bien que je suis obligé de sauter toute la journée et de faire des exercices gymnastiques pour me calmer un peu. Je suis comme un enfant, je chante et je ris à tout propos, ce qui étonne un peu les gens qui ne savent pas que cela est dans mes habitudes, du moins lorsque je n’ai pas d’inquiétudes graves... »

Il insiste sur le danger que présente le voisinage des malades, sur la contagion qui s’en dégage, dans les affections mentales ou nerveuses. Et, pour justifier son autorité en la matière, il explique qu’il est un peu médecin, qu’il a suivi deux ans les cours de l’école et la clinique de l’TIôtel-Dieu ; puis, avec une affectation singulière, il rappelle qu’il à soigné les cholériques, traversé les villes pestiférées, enfin sauvé la vie d’un ami en luttant contre un chien enragé1. Il en conclut qu’il a bien quelque droit à donner son opinion et à se dire hakim...

L’aspect de cette lettre, le dessin placé en tête, une mosquée avec des caractères arabes, et ce mot grec : L^ay- SoX§jt, suivi de cette note : « Ceci est un souvenir de tes études orientales et de tes voyages », quelques signes cabalistiques dans le corps du texte, enfin le graphisme nerveux de certaines parties de la lettre, éveillèrent l’attention du Dr Blanche, qui crut devoir la retenir.

Le lendemain, 22 octobre, nouvelle lettre à son père :

« ...Aujourd’hui je vais très bien, et, ce qui le prouve, c’est que je dois dîner au château avec M. Blanche... Ma rechute a duré une huitaine de jours, mais je n’ai pas souffert... La prolongation de mon séjour est due surtout à certaines bizarreries qu’on avait cru remarquer dans ma conduite. Fils de maçon et simple louveteau, je m’amusais à couvrir les murs de figures cabalistiques et à prononcer ou à chanter des choses interdites aux profanes ; mais on ignore ici que je suis compagnon égyptien ( refik ). Enfin j’en suis sorti et je ne souhaite à personne de passer par les mêmes épreuves. Si la vie est un voyage, je demande à voyager quelques jours pour ma santé... 2 »

t. Il s’agit d’Ed. Férct. Correspondance publ. par M. J. Marsan, 1. XCIX.

2. Lettre publiée par A. Houssaye (/« Presse , 22 sept. 1862).

Les mêmes signes cabalistiques et dessins bizarres ornent encore cette lettre. Les dernières lignes n’en sont pas moins étranges, et, sous l’aspect d’un raisonnable souci d’intérêt, nous voyons reparaître une tenace obsession :

« J’ai écrit à Mme Alexandre Labrunie \ pour les arrangemens relatifs à notre terre. C’est là que je voudrais aller faire une promenade pour savoir quelle est la valeur du quartier de terre qu’elle veut me céder à Nerval. L’affaire ne serait pas mauvaise au prix ancien, car il y a un tracé de chemin de fer local qui doit passer par là, à ce que m’a dit dernièrement un ingénieur des Ponts et Chaussées. Je la paierai en annuités ou autrement, quand je saurai le prix de la terre dans le pays. Nos fermiers ont deux autres lots revendus par mes autres cousins, et, en s'entendant avec eux, on referait en partie l’ancienne propriété de mon grand-oncle Olivier Béga 2. Cela me serait, un moyen d’économie et d’avenir. »

On ne peut se méprendre à ces motifs illusoires de spéculation sur le lopin de Mortefontaine... Ce qu’il médite, en réalité, c’est de reconstituer le domaine de Nerval. Déjà, dans Sylvie , la même idée traverse son esprit: «J’allais répondre, j’allais tomber aux pieds de Sylvie, j’allais offrir la maison de mon oncle, qu’il m’était possible encore de racheter, car nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était restée indivise... » De la maison de l’oncle, nous avons dit ce qu’il était advenu : c’est donc uniquement au Clos de Nerval qu’il songe ici : « Pendant ses visions, dit Arsène Houssaye, Gérard parlait plus que jamais de son petit, champ de Mortefontaine. Voici ce que m’écrivait sa tante Labrunie :

« 11 possédait un morceau de terrain, appelé Nerval, qu’il évaluait à 1500 francs; on a souvent voulu abuser de sa position en lui offrant la moitié de la somme que l’on donnerait encore. La personne qui jouit de cette propriété porte notre nom sans être de notre famille. Gérard la voyait quelquefois et l’appelait aussi ma tante. 3 »

L’automne de 1853 ne présente qu’alternatives de délire

1. Celle-ci n’est pas sa tante, mais la seconde épouse d’Alexandre Labrunie, veuf d’Eugénie Laurent.

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