‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 138 sur 229 · Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye · texte numérisé non relu

Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye

de l’égarement. Aujourd’hui, jour anniversaire de celui où ma pauvre mère est morte en Silcsie, suivant le drapeau de la France, mais laissant son fils orphelin, je me suis promis de vivre enfin sérieusement.] Mes intérêts de fortune le réclament ; l’honneur d’un nom que j’ai su rendre célèbre le veut aussi. Je te prie donc, cher cousin, d’intercéder auprès de M. Blanche, mon excellent docteur, pour que je puisse jouir d’un peu de liberté et mettre ordre enfin à mes affaires littéraires, ainsi qu’à mes affaires de famille. Je te prie de venir à sa maison de santé de Passy, ou d’y envoyer un de mes cousins. Ton ami dévoué : Gérard de Nerval. Le 27 novembre 1853. 1 »

Puis, à un autre parent, M. Gautié, d’Agen, associé de la maison Régis, de Bordeaux :

« Je ne sais où vous écrire : est-ce à Bordeaux ou à Agen? Pour moi, je suis depuis trois mois dans une maison de santé. Je vais bien et me sens tout à fait guéri d’une sorte d’exaltation due à mes travaux et à mes nombreux voyages. Si vous pouviez m’écrire et me donner des nouvelles de notre famille, vous me feriez grand plaisir. M. Blanche, mon excellent médecin, me laisserait peut-être aller passer quelque temps au milieu de vous, car je sens que l’air du pays me ferait grand bien. J’ai peu d’argent ici, mais je ne serai pas embarrassé pour en trouver, si l’on me laisse le loisir d’écrire. [Si vous êtes toujours l’associé de la maison Régis de Bordeaux, je serai heureux de mettre à votre disposition quelques idées ou inventions que j’ai conçues.] J’ai resté bien longtemps sans vous écrire, mais vous savez ce que c’est que notre vie à Paris. Mon père se porte bien, grâce à Dieu, ainsi que mes cousins, et ce serait pour moi une grande consolation que de vous voir bientôt. Votre bien affectionné cousin : Gérard de Nerval. 2 »

Champfleury trouve, dans le fragment qu’il cite de cette lettre, un indice de folie : cependant nous savons que les inventions de Gérard n’étaient pas toujours de pures chimères.

Mais plus révélatrice du désordre mental et de l’exaltation mystique est cette quatrième lettre, qu’à la même date, il adresse au Dr Blanche :

« Aujourd’hui dimanche 27 novembre, trois mois après mon

1, 2. Les parties entre [ ] ont été citées par Champfleury, Grandes figures

d'hier et d’aujourd'hui. Collect. Henri Houssaye.

entrée chez vous 1, mes épreuves sont terminées, et pour parler comme les initiés : J’ai déposé la clef d’Osiris sur l’autel de la sagesse. Je me sens délivré d’une grande responsabilité, et n’étant pas Ginna, c’est-à-dire un traître, je ne me sens nullement embarrassé du rôle d’Ovide. Si mes sentimens m’exilent chez les Sarmates, je n’y vois pas d’inconvénient. En attendant, je me plais ici et j’y aime tout le monde, surtout les dames, et surtout vous, qui savez être le médecin de l’âme non moins que celui du corps. Prenez-moi pour votre acolyte comme vous me l’avez promis, et je marcherai sans peur contre tous les fléaux... (Suit le rappel de ses combats contre le choléra, la peste et la rage...) Je voulais trop faire en bravant la mort ! C’est dans une autre vie qu’elle me rendra celle que j’aime. Ici je n’écoute pas la voix d’un songe, mais la promesse sacrée de Dieu... »

A ce réveil du spectre, sa pensée s’endeuille : le Dr Blanche ne se méprend pas à ce symptôme, et il croit bon de prolonger encore de plusieurs jours la retraite absolue de son malade. Or cette solitude, qu’aucune sortie, aucune visite d’ami ne viennent distraire, pèse de plus en plus au reclus, qui multiplie ses requêtes à son gardien :

« Mon cher Monsieur Blanche, — écrit-il le 2 décembre, 2 — je vous ai vu toujours si bon pour moi que j’espère que vous me donnerez encore quelque consolation. Cette retraite de quelques jours m’est bonne sans doute, mais voyez ce que vous pourrez faire pour l’adoucir. Vous savez que je n’ai jamais songé à vous quitter, quoique j’en aie eu les moyens. Un jour je vous ai écrit en plaisanterie que je me comparais à Ovide. C’était, bien peu, puisque la veille je m’étais cru un demi-dieu. Mais il n’était pas vrai que j’eusse eu même les torts d’Ovide envers Octave. Mes pensées ont toujours été pures. Laissez-moi donc la liberté de les exprimer. Je vous envoie des pages qui doivent être ajoutées à celles que je vous ai remises hier. Je continuerai cette série de rêves, si vous voulez, ou bien je me mettrai à faire une pièce, ce qui serait plus gai et rapporterait davantage. Mais il me faudrait un peu de distraction et de conduite. Choisissez un de mes amis, qui se charge de surveiller mes affaires littéraires, si je ne le puis moi-même, car là est le seul espoir de ma guérison et le seul moyen de reconnaître vos soins. En travaillant seulement trois a quatre hetires par jour, je puis me remettre au courant. Prenez tout cela

1. Dans un renvoi de sa main, le- Dr Blanche a écrit : « Erreur Gérard était entré le 12 octobre. » Lettre publ. par A. Houssave, le Livre.

2. La lettre n’est pas datée, mais il est facile d’en restituer la date.

en considération et ne m’oubliez pas. Votre tout dévoué : Gérard.

« Ce vendredi.

« Stadler peut tarder longtemps encore. Écrivez donc à Wey de venir. Gardez-moi, s’il vous plaît, cette feuille et celle d’hier. 1 »

Ces feuilles, c’est — on le devine — les mémoires de ses délires qu’il commence ; c’est Aurélia, le livre de son agonie, qu’il ne doit pas achever. Voyez-en la preuve encore dans cette lettre que, le même jour, il écrit à son père :

« Mon cher papa, je ne sors plus depuis les froids. Ne t’étonne donc pas de ne point m’avoir revu. Ma santé est trèsbonne du reste. Évariste est venu me voir. Dis-lui donc de revenir. Je travaille beaucoup, mais cela tourne un peu dans le même cercle ; les idées noires m’ont quitté. En examinant ma vie, je n’y ai pas vu de mauvaises choses, et j’espère que ceci n’est qu’une épreuve passagère dont je sortirai meilleur. L’amitié de mes parens, l’indulgence de mes amis me sont acquises; qu’auraisje donc à redouter?

« Il est bien pénible de n’être pas en paix avec soi-même ; aussi j’accepte avec résignation les leçons de la Providence et je travaille à les faire fructifier. Les soins de M. Blanche, le tableau des infortunes que j’ai sous les yeux me touchent et me pénètrent. Mon ambition n’a jamais été que de voir tout le monde heureux autour de moi, puissé-je mériter de l’être à mon tour!

« La tranquillité dont on jouit dans cette maison me charme et me remplit de bons sentimens.Ce serait le Paradis si je pouvais jouir d’un peu de liberté. J’espère que M. Blanche jugera ainsi lui-même ; car ma présence est indispensable parfois pour l’exécution de mes travaux littéraires, et c’est en hiver que nous devons préparer nos livres. J’entreprends d’écrire et de constater toutes les impressions que m’a laissées ma maladie. Ce ne sera pas une étude inutile pour l’observation et la science. Jamais je ne me suis reconnu plus de facilité d’analyse et de description. J’espère que tu en jugeras ainsi toi-même.

« Prends donc patience, mon père, et nous pourrons nous voir bientôt.

« Je t’embrasse. Ton fils dévoué : Gérard Labrunie de Nerval.

« Ce vendredi. 2 »

En tête, le Dr Blanche a écrit de sa main : Monsieur le

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