‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 148 sur 229 · LE DERNIER VOYAGE; L’AGONIE. —AURÉLIA · texte numérisé non relu

LE DERNIER VOYAGE; L’AGONIE. —AURÉLIA

Que faut-il? Se préparer à la vie future comme au sommeil. Il est encore temps. — Il sera peut-être trop tard. — L’Écriture dit qu’un repentir suffit pour être sauvé, mais il faut qu’il soit sincère. Et si l’événement qui vous frappe empêche ce repentir? Et si l’on vous met en état de fièvre, de folie? — Si l’on vous bouche les portes de la rédemption?...

(Sur un carnet de Gérard de Nerval.)

érard a pu, les mois d’hiver, subir tant bien que mal sa réclusion ; mais, l’avril revenant, son inquiétude s’exaspère : il s’attache à convaincre le Dr Blanche de la nécessité « de sortir d’indivision à l’égard de son établissement » 1. Le « médecin de l’âme » ne se méprend pas au danger d’abandonner à soi-même son fragile pensionnaire. Six mois il a veillé sur la flamme précieuse, l’a défendue des miasmes délétères qu’y ramenait la plus légère excitation. Lui seul s’est pénétré de la gravité de cet état, a compris que Gérard ne pourrait de longtemps être rendu à la libre existence. Mais l’apparente guérison ne permet plus, contre le gré du malade, un plus long internement. Le bienfait d’un voyage est, d’ailleurs, mis en avant pour sa convalescence : l’effet salutaire n’en fut-il pas reconnu, après la première crise, et l’Orient ne lui fut-il pas alors d’une cure souveraine?...

1. Lettre à Stadler, mars 1854. Correspond., publ. par M. J. Marsan, 1. CX.

LE DERNIER VOYAGE

Peu confiant, le docteur se résigne, mais il veut du moins prémunir son malade contre les influences mauvaises auxquelles il va se trouver exposé. Ce sera un voyage d’essai, dont il veut régler l’hygiène en continuant, à distance, le traitement. Pour se bien renseigner sur l’état de son esprit, il enjoint à Gérard de lui écrire souvent, de noter fidèlement ses impressions, sans omettre aucun des incidens de la route. Il veille d’abord à ce qu’un pécule suffisant lui soit constitué. Aux 400 francs reçus en octobre du Ministère d’Etat s’ajoute une somme de 1500 francs que la Comédie-Française est autorisée par le Ministre des Beaux-Arts à lui avancer sur Misanthropie et Repentir.

Il importe encore de donner à l’excursion un objet précis, de la concrétiser dans une mission positive qui maintienne l’esprit du voyageur au contact des réalités. Avec l’aide de Francis Wey, alors président de la Société des Gens de lettres, et grâce à l’influence de Stadler, cousin de Persigny, une mission lui fat confiée par le Ministère de l’Instruction publique, avec un subside de voyage.

La première idée de Gérard avait été de retourner en Orient : aussi sa mission devait-elle porter sur l’étude des monumens et des découvertes orientales. Un passeport en bonne forme lui avait même été délivré pour Constantinople1, à la date du 14 avril 1854 (80). Les objections du Dr Blanche contre les fatigues d’un tel voyage en firent abandonner le projet et il ne fut plus question que de l’Allemagne.

Le 27 mai 1854, exactement neuf mois après son entrée à la maison de Passy, il est enfin rendu à la liberté : le même jour, après une hâtive traversée de Paris et un adieu rapide à quelques amis, il part pour l’Allemagne, la terre bienfaisante à son cerveau, où nul ne songe à le croire fou... De ce dernier voyage, les étapes sont notées, pour ainsi dire jour par jour, en une série de lettres qui sont entre les plus émouvantes de sa correspondance. C’est un mélange dlenjouement et de tristesse, de confiance et d’anxiété, de retour à la vie et de sombre découragement. Rien de plus poignant et de plus tragique que cette veille angoissée de l’esprit lucide que fascine le spectre de la déraison : vainement cherche-t-il à extérioriser sa pensée, à créer une

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