Collect. Spoelberch de Lovenjoul
succession d’impressions visuelles, à trouver, dans l’amusement de tableaux de mœurs et de scènes pittoresques, une diversion aux vertiges où le replonge chaque retour sur soimême, chaque descente en son esprit, — cet entonnoir où hée l’inéluctable abîme.
Dès le 30 mai, il est à Strasbourg, installé à l’hôtel de la Fleur : « Dieu merci, écrit-il à Busquct, je me sens bien et je ne suis plus l’être aplati que vous avez vu dernièrement. Le voyage et l’air de la montagne m’ont transformé. Je travaille, je fais de jolies choses, nous ferons honneur à nos engagemens...1 » C’est en effet ce qui le préoccupe le plus, et c’est pour lui un grand allégement que de s’être libéré de quelques dettes, au moyen d’un prélèvement sur les fonds reçus au départ : il a ainsi payé 100 francs à Méry, remboursé 40 francs sur un billet de libraire, laissé 30 francs à Busquet pourVilledeuil, un créancier riche et prodigue, qui n’a cure d’un tel recouvrement... Ce bilan dressé, il insinue qu’au cas où il serait impossible d’acquitter immédiatement sa dette envers Villedeuil, Busquet ferait bien de lui retourner les trente francs à ce destinés : « Avec cela, dit-il, il s’achètera un manteau, chose très nécessaire... » Mais, quelques jours plus tard, Busquet recevait, d’Ems ou de Wiesbaden, un billet ainsi conçu :
« Décidément, mon bon ami, je n’ai pas besoin de manteau. Je m’étais figuré que l’air du Taunus était vif et qu’un vêtement chaud me serait nécessaire dans la montagne : Je vois que je puis m’en passer. Il vaut mieux payer Villedeuil... »
Le lendemain, il est à Baden, d’où il écrit à son père :
Baden-Baden, 31 mai 1854.
« Mon cher papa,
«Je t’ai quitté bien triste quoique j’aie essayé de sourire; je ne suis plus à l’âge où l’œil se mouille facilement, mais, chez moi. cela part du cœur et dans la solitude. Pourquoi te cacher cela? Tu as été compté parmi les braves et tu as pu résister à ta mère peut-être, à ta tante, tu me l’as dit, pour faire ton devoir. Mais je n’ai pas tant de gloire à attendre, de dévouement à prouver. Je ne m’éloigne que pour travailler en paix et faire honneur à la
1. Lettre à Busquet, de Strasbourg, 30 mai 1854. Publ. par Busquet, le Temps, 10 août 1881.
LE DERNIER VOYAGE
situation où je suis. Ma longue maladie m’a fait contracter des engagemens qu’il faut remplir. Pourquoi ne pouvais-je travailler à Paris, c’est que je n’écris que de fantaisie et d’enthousiasme, et il faut pour cela le grand air et la liberté. Enfin chacun place son devoir et son idéal où il le peut. Aujourd’hui je dois à la confiance des personnes qui m’ont soutenu de faire quelque chose de bon, peut-être d’utile. Si je n’ai pas embrassé la carrière que tu as choisie, je ne puis reculer dans la mienne. Tu verras qu’il n’en sortira que du bien. M. Blanche est le meilleur des hommes ; aie bien confiance en ce qu’il a fait pour moi, en pensant qu’il a voulu aussi t’être utile; ses soins, ses conseils, le calme séjour où il m’a recueilli, je lui dois tout cela et je ne serai pas ingrat au mohis de cœur. Ma situation est bonne, quoique toute dans l’avenir. Ne crois pas cependant que je sois sans moyens de lutter contre la fortune. Tu avais un courage qui t’a guidé, un talent qui t’a soutenu ; je suis arrivé à une gloire qui me protège : mon nom, celui que je me suis fait et qui, j’espère, s’unira un jour glorieusement à ta bonne renommée, est pour moi la garantie de l’avenir. Mes ouvrages sont un capital que j’augmenterai, s’il plaît à Dieu, et qui, fût-ce après ma mort, suffirait à m’acquitter envers les hommes. Apprécie cela en toi-même puisque tes goûts de solitude t’empêchent de savoir à quel point je suis estimé et aimé. Napoléon a dit : « Tout se paie ». C’est Balzac qui m’a appris ce mot. Il a fini par tout payer, lui ; il est mort honoré comme le disait son prénom.
« Allons, ne parlons plus de choses tristes, tu te portes bien et mes lettres vaudront bien les visites désolées que je te faisais depuis quelque temps. Le voyage, le mouvement, la solitude même, car j’ai trop de connaissances et de distractions à Paris, m’ont rendu ma force morale et, je crois aussi, mon talent. Je me sens la tête pleine d’idées nouvelles qui couvaient depuis quelque temps. L’argent ne peut me manquer car, grâce à la confiance qu’on veut bien avoir en moi, j’aurais emporté deux mille francs si j’avais voulu. J’en ai de moi-même rendu sept cents. C’est rare et honnête, n’est-ce pas? Mais non, c’est naturel. Si j’ai quelques dettes, j’ai du temps pour payer et l’on sait que je fais ce que je puis. Que pouvais-je contre la maladie? N’en parlons plus, c’est passé.
« J’écris un ouvrage pour la Revue de Paris qui sera, je crois, remarquable. Ensuite j’ai un roman tout fait dans ma tête et écrit par fragmens pour cet hiver. Une pièce aussi, tout cela est dans l’avenir sans doute, mais la bonne volonté et le courage sont tout. Je t’écris de Bade qui est ma première station et où je me suis arrêté pour jeter sur le papier mes premières idées. Je vais m occuper un peu de littérature allemande à Stuttgart qui est
un centre intelligent. [C’est toi qui m’avais appris cette langue; je te dois donc le peu de gloire que j’ai retiré de mes traductions], mais j’oublie facilement, ce qui arrive assez aux hommes chez qui l’imagination est plus forte que la mémoire, et, dans le cas même où mon talent d’invention pourrait s’affaiblir plus tard, l’allemand me serait une ressource sérieuse, soit comme traduction, soit comme enseignement ou critique littéraire. Tu vois que je raisonne un peu plus solidement que par le passé. C’est que la maladie et la mélancolie qui en a été la suite m’ont fortifié dans la réflexion. Hé bien, je sens que la gaieté me revient en songeant à ce que je puis faire encore. Tu seras étonné de ce que je vais écrire... Mais n’ayons pas trop de confiance, l’avenir prouvera.
«Je t’embrasse et te reviendrai le plus tôt possible : Gérard.1 »
En même temps, il rend compte au Dr Blanche des détails de son voyage, avec ce soin minutieux que celui-ci lui a recommandé au départ :
Baden, 1er juin 1853.
« Mon cher Émile, je n’ai pas voulu vous écrire de Strasbourg ; vous n’auriez pas été assez convaincu du rétablissement de cette pauvre santé dont je suis seul maintenant à prouver le retour et que je vous dois.
« Le chemin de fer de Strasbourg m’avait laissé encore un peu morne. Et d’abord, par suite de cette faiblesse de résolution, dont ma convalescence a donné trop de preuves, je n’ai pas voulu faire le voyage en une seule traite ; j’ai pris mon ticket pour Châlons où j’ai couché. Première mésaventure : au convoi du matin suivant, on avait négligé de nous ouvrir la porte ; je n’ai pas voulu affliger l’Administration d’une plainte, comme une vingtaine de mes compagnons d’infortune ont menacé de le faire. De plus, il s’agissait de faire mettre à pied un pauvre diable d’employé pris en faute. Alors je ne suis parti qu’au second convoi. Arrivé à dix heures et demie du soir à Strasbourg, j’ai logé à l’hôtel de la Fleur qui est assez cher, mais bien tenu. J’ai passé la journée à parcourir les rues et les jardins, j’ai bu de la bière locale et assez peu de vin du Rhin, de sorte que j’ai traversé le fleuve ensuite fort convenablement, partagé entre les regrets et les espérances.
«[Au moment de m’enfoncer dans la verte Allemagne, je sens qu’il me manque un habit sérieux pour me présenter dans les cours, si l’on m’invite ou si je me laisse inviter; nous verrons ce qu’il conviendra de faire dans l’occasion. Je m abstiendrai des grandeurs autant que possible et je me félicite déjà de n avoii pas
1. Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye. La phrase entre [ ] a été
citée parMlle J. Cartier.
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pris de lettres de recommandation. Ce n’est pas la peine de se faire un nom, si l’on ne sait pas se recommander par soi-même. 1 2] Ainsi Francis Wey, qui était à la campagne quand je suis parti, avait voulu me charger d’une lettre pour Ornzer ou Ornzer fils ; très bien, il était à Paris.
« J’aifaithierune promenade charmante à Lichtenthal. Demain, je pars pour Rastadt. Je vous écris du cabinet de lecture de Mesdames Mary, goûtant encore pour un jour les charmes de cette solitude animée. J’ai déjà beaucoup écrit, mais je me repose en me promenant dans l’intervalle. Mon esprit est si bien disposé que je prévois enfin pouvoir faire quelque bon ouvrage pour cet hiver et quelques jolies lettres de descriptions ; je serais bien coupable si je ne faisais pas tourner vos bontés et les peines de mes amis au profit de la littérature et de l’art. Certes, je serai bien heureux de vous revoir mais que vous avez dû être ennuyé de ma longue présence. 11 faut entre ces deux points quelque effort cjui me relève dans votre esprit et dans le mien.
«[Ceci me conduit à vous prier d’adresser à table ou au salon un speech en ma faveur à toutes nos dames, si bonnes pour moi et si indulgentes toujours. Expliquez-leur que l’être pensif qu’elles ont vu se traîner, inquiet et morose, dans le salon, dans le jardin ou le long de votre table hospitalière, n’était pas moi-même assurément. De l’autre bord du Rhin, je renie le sycophante qui m’avait pris mon nom et peut-être mon visage. Elles me reverront, j’espère, meilleur, plus spirituel, plus attentif et plus galant, — plus affectueux, je veux dire. Elles me liront peut-être et me connaîtront mieux que par ma conversation trop bruyante ou trop timide. Je m’épouvante encore de mes crimes d’inattention et de lèse-politesse] h.. même au dernier jour. Mettez-moi aux pieds de Mme Emmanuel et de votre sœur que je n’ai pas osé aller déranger chez elle. MM. Emmanuel et Aunay m’excuseront si vous leur expliquez que vous m’avez entraîné de force, car j’aurais encore manqué le départ... C’est que votre maison est un palais enchanté qu’on ne quitte pas facilement. Notre ami Danubien m’excusera aussi de ne lui avoir pas serré la main. Le fait est que j’avais cru rencontrer tout le monde à l’heure du déjeuner...
«... Comment remercier Antonyde tous les bons conseils et de cet entretien si animé toujours qui me rehaussait l’esprit et me donnait encore au dernier moment des idées dont j’espère profiter maintenant. Et vous, comment vous remercier encore une fois? En écrivant de bonnes choses, si je puis. Cela nous fera honneur à tous deux. Votre ami : Gérard. 2
1. Les deuxfragmens entre [ ] ont été publiés par Cliampfleury, Grandes
figures.