‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 150 sur 229 · Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye · texte numérisé non relu

Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye

Le 1er juin, il revient de Bade à Strasbourg et écrit à Georges Bell une longue lettre d’une gaieté heurtée, d’une fantaisie quelque peu divagante :

« ...Un prodige, dit-il, en touchant les bords du Rhin, j’ai retrouvé ma voix et mes moyens. Hier soir, j’ai écrit un sonnet dans le trajet de Bade à Strasbourg... Je ne loge plus au Corbeau, c’est sinistre, mais je me sens déjà flamboyant comme un astre, et quelque temps éteint je me suis rallumé à ce soleil de mes plus beaux jours... 1 »

Il revient sur le soufflet qu’il donna, une nuit, aux Halles, à un inconnu. Il charge Bell de faire ses excuses « à ce malheureux quidam... Je lui offrirais bien, dit-il, une réparation par les armes; mais j’ai pour principe qu’il ne faut pas se battre quand on a tort, surtout avec un inconnu nocturne. Autrement vous croiriez que je fais le Gascon sur la lisière d’Allemagne... » Enfin il fait allusion à un portrait de lui-même qui l’a péniblement impressionné :

« Je tremble de rencontrer ici aux étalages un certain portrait pour lequel on m’a fait poser, lorsque j’étais malade, sous prétexte de biographie nécrologique. L’artiste est un homme de talent, mais il fait trop vrai ! Dites partout que c’est un portrait ressemblant mais posthume, je veux me débarbouiller avec de l’ambroisie, si les dieux m’en accordent un demi-verre seulement... »

Il s’agit du mauvais portrait gravé en tête de la notice d’Eugène de Mirecourt, et qu’un bibliophile de Strasbourg, M. Charles Mehl, lui avait communiqué. Gérard le rendit, le lendemain, non sans l’avoir agrémenté de signes cabalistiques, avec cette inscription: «Je suis l’autre.» N’était l’appréciation du modèle sur la ressemblance, il semblerait inutile de discuter les mérites de cette effigie, dont la pauvreté de dessin et la maladresse d’exécution ne peuvent faire songer à une impression exacte de la figure de Gérard.

Hélas! nous n’avons, comme document sérieux de comparaison, que la photographie de Nadar, exécutée vers la même époque, et que Léopold Flameng grava pour les lecteurs de ï Arlisle. Ce portrait est, il est vrai, d’une grande acuité de vie et on le sent étrangement ressemblant : c’est

1. Lettre publ. par Maurice Tourneux, l’Intermédiaire, 25 mars 1889.

Page 302.

Page 1