Vers inédits. Collect. de l’auteur
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la grâce. Pourtant ce collégien qui nous invite à rester français, à chercher notre inspiration chez nos classiques modèles, qui préfère Racine à Shakespeare et Delille à Milton, ne révèle-t-il pas déjà, ce qu’il ne cessera jamais d’être, un écrivain de claire tradition, formé aux disciplines des deux siècles précédens?
Mais si, par la forme, il demeure étranger aux tendances de l’école nouvelle, il se montre au contraire, par le fond de l’inspiration, l’un des précurseurs du mouvement. On sait quelle préparation il reçut de son enfance à Mortefontaine : ses préférences d’écolier vont encore fortifier cette première empreinte. Il nous a dit son admiration pour la culture grécolatine et nos modernes classiques, noté, entre les écrivains de son élection, Ovide et Anacréon parmi les anciens, Jean- Jacques, Diderot, Cazotte et Restif parmi les modernes. Il y ajoute encore Senancour : or il n’est pas malaisé de discerner quelles affinités l’ont conduit vers ce dernier. L’auteur d ’Obermann, que notre génération a quelque peu oublié, connut, au début du dernier siècle, le succès d’une œuvre unique et retentissante, d’un livre, qui, de la manière la plus profonde, devait influencer la génération de 1830. A l’égal de Werther, de Faust, de René, de Manfred et de Childe Harold, Obermann devait puissamment en effet contribuer à former ce qu’on a appelé « l’âme romantique ». En 1804, lorsque parut le livre, on ne perçut guère, à travers le fracas des armes, la plainte de ce dilettante de la rêverie solitaire. Alors que la jeunesse était emportée par le plus fougueux élan d’action et de conquête qui ait jamais exalté le vouloir humain, qui donc aurait pris garde à celui qui se désespérait à ne pouvoir réaliser sa destinée terrestre, dont le pessimisme concluait au néant de l’effort, se confinait dans l’hermétisme de la contemplation intérieure? Mais lorsque, vingt ans plus tard, la chimère d’orgueil et de puissance se sera abîmée, quand l’illusion de la gloire se sera évanouie dans les nuées de la défaite, les fils mélancoliques des héros vaincus trouveront dans le livre de Senancour leur bréviaire de désespérance. Comme les guerriers de Fingal, lorsque Ossian fait vibrer la harpe de douleur, ils croiront reconnaître les voix de leurs morts dans les symphonies nocturnes de la montagne et de la forêt. Mais leurs dieux ne sont plus ; le désarfoi spirituel,
où les a jetés l’athéisme révolutionnaire, les replace frissonnans devant l’abîme céleste dont les lueurs n’ont plus de sens ; leur nostalgie du divin les fait alors interroger les influences astrales et les harmonies stellaires, les ramène aux systèmes de Pythagore, à cette antique loi des Nombres, principe et raison suprême de l’Univers et de ses fatalités. C’est par ces voies mystiques qu’après Swedenborg, après Herder et les panthéistes allemands, Senancour achève d’orienter Gérard vers le romantisme (13).
La traduction de Faust fera le reste : Faust, l’immense et ténébreux poème inspiré du mysticisme réformateur de Herder; Faust, qui déjà fascine la phalange des nouveaux poètes et pour lequel Delacroix prépare une illustration lithographique (14) où éclatent toutes les outrances de l’art de demain, si fougueuse, que le vieux Gœthe, féru de Raphaël et du Poussin, déclare ne pouvoir louer « cette manière désordonnée ». Or, de ce chef-d’œuvre il n’existe que deux imparfaites traductions, éditées à quelques mois d’intervalle, en 1823: l’une, deStapfer, peu littéraire et inélégante dans ses parties versifiées ; l’autre, de Sainte-Aulaire, adaptation médiocre plutôt que véritable traduction. Gérard survient donc à point pour tenter à son tour une révélation de Faust à ses contemporains.
Ce qui d’abord l’a séduit dans cette œuvre, ce ne sont point les symboles qu’il voudra plus tard en dégager ; c’est l’atmosphère de fantastique où évolue le poème ; c’est ce que les jeunes écrivains d’alors y ont vu et célébré d’un immense enthousiasme : la divine apparition de Marguerite et la régénération du vieux Faust par l’Amour. Il s’adonna à ce travail avec une ardeur extrême, et « bien que sa langue, a dit Mlle Julia Cartier (15), fût encore bien grêle, bien neutre et bien emmaillotée dans les formules pseudo-classiques pour rendre l’infinie richesse de Gœthe, il se montra, en tout cas, fidèle et complet». La réussite, à la vérité, fut entière ; et bientôt la gloire, une gloire que peu d’écrivains connurent aussi précoce, rayonna sur son jeune front : ce fut lorsque le dieu de Weimar lui adressa cette louange effarante :« Je ne me suis jamais si bien compris qu’en vous lisant ».
On rapporte qu’un soir de 1827, Gœthe, qui venait de dîner avec Eckermann, feuilletait un livre avec des marques
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d’approbation des plus vives : « Que lisez-vous là, maître? demanda Eckermann. — 'Une traduction de mon F ciusl en langue française. — Ah ! oui, dit Eckermann, légèrement dédaigneux, j’ai entendu parler de cela ; c’est un jeune homme de dix-liuit ans... cela doit sentir le collège. — Dix-huit ans ! exclama Gœthe, mais alors retenez bien ceci : cette traduction est un véritable prodige de style. Son auteur deviendra l’un des plus purs et des plus élégans écrivains de France. » — Et il ajouta : « Je n’aime plus le Faust en allemand, mais, dans cette traduction, tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité. Il me passe par la tête des idées d’orgueil, quand je pense que mon livre se fait valoir dans la langue de Bossuet, de Corneille et de Racine. Je vous le répète, ce jeune homme ira loin... 1 »
Cette prédiction, Gérard devait la recueillir d’autres lèvres encore : «Jeune homme ! vous irez loin», lui avait dit aussi l’éditeur Touquet, en le regardant sous ses bésicles ombragées par sa large visière : c’était à propos de l'Académie, ou les membres introuvables, satire contre les immortels, qui eut, en 1826, le succès d’une double édition2. « Le destin lui a donné raison, dit plaisamment Gérard, en m’inspirant la passion des longs voyages.»
Le succès de son Faust lui valut un autre hommage : Berlioz, le maestro déjà célèbre du romantisme, voulut mettre en musique quelques strophes versifiées par Gérard et les utilisa plus tard pour sa Damnation. Mais les fumées de la gloire restent sans influence sur ce jeune esprit, qui se défend contre la banale notoriété, avec cette modestie, cette humilité qui le conduisent à user du couvert des pseudonymes et même du plus complet anonymat.
Cependant il n’a pas encore quitté le collège que déjà il est six fois édité, qu’il inaugure sa collaboration au Mercure de France au XIXe siècle, dontle directeur, Paul Lacroix, est devenu son ami, l’un de ^es premiers patrons littéraires.
Il connaît d’ailleurs d’autres soucis : aux intervalles des études, au printemps, ou aux vacances, le collégien a hâte de revoir son cher Valois. Il prend, par la poste, la route de Flandre et, dès qu’il a touché le relais de Louvres, une
1. Eug. de Mirecourt, Gérard de Nerval. Voir aussi préf., 4e édit, de Faust.