Voir infra, p. 46 et note
immense allégresse emplit son cœur. La voiture qui, de là, se dirige sur Nanteuil-le-Haudouin, en passant par Mortefontaine, délaisse bientôt la grande route et va gagner les hameaux bénis, par un chemin bordé de pommiers, dont les fleurs « éclatent dans la nuit comme les étoiles de la terre». Mais que de changemens ont apportés les années : les vieux parens sont morts, et la maison des ancêtres a été vendue. Il y trouve cependant la table et l’abri chez ses cousins Dufresnoy, qui, quelques années encore, occuperont les lieux. Ses petites amies d’enfance ont grandi : les Sylvie et les Sélénie regardent curieusement le « Parisien » transformé sous son petit habit à l’anglaise. Le mal du souvenir le possède déjà. Il se fait accompagner aux fêtes des hameaux voisins par quelque Sylvie et se fait répéter les vieux airs dont l’obsession ne le quittera plus. Or la Restauration a peuplé d’hôtes nouveaux les vieilles demeures, et c’est de ce temps qu’il emporte à son collège « un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses ». Nous tenterons de dire plus loin ce qu’on peut dégager de ce mystère ; mais les écrits de Gérard, hormis peut-être la vision de la Fantaisie , n’en laissent alors rien transpercer.
Cependant à Charlemagne, il a rencontré un confident, une âme simple et douce, harmonieuse aussi, un obscur poète, qui module sa plainte sur une lyre bien faite pour s’allier à celle des Élégies Nationales ; c’est ce touchant Hippolyte Tampucci, cordonnier et garçon de classe au collège, dont les Poésies furent deux fois éditées, la première, en 1832, à l’aide d’une souscription des élèves, la seconde, en 1833, avec l’appoint d’une vignette de Célestin Nanteuil. On y trouve, dédiées à Gérard, ces strophes enllammées, écho d’amoureuses confidences :
... Mais tu ne dois pas craindre un semblable naufrage,
Toi dont la noble muse, en son premier essor,
Est venue annoncer aux bardes de notre âge,
Un nom qui, près des leurs, pourra briller encor !
Ton jeune cœur brillant de l'amour de la gloire,
D' un autre amour aussi vient de sentir les feux,
Poursuis, Gérard, poursuis, qu’une double victoire Bientôt vienne combler tes désirs et mes vœux ;
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Pourtant quand le front ceint d’une palme si belle,
D’un père par tes chants embellissant les jours,
El couvert des baisers d’une amanle fidèle,
Tu viendras me couler la gloire el les amours (16).
Sur ces mêmes bancs, il rencontrait encore un autre condisciple dont la face pâle aux traits réguliers s’encadrait d’une abondante chevelure brune. Avec celui-ci, de trois ans moins âgé que lui, il se liait d’une de ces amitiés inaltérables que seule peut rompre la mort : c’était Théophile Gautier, celui qui devait être son collaborateur, l’associé et le confident de toutes ses pensées et de tous ses espoirs. Celui-là cherchait encore sa voie, hésitant entre les lettres et la peinture, non sans un faible marqué pour cette dernière : somme toute, assez mauvais élève, signalé pour ses tendances romantiques et quelque peu subversives, tout l’opposé du docile écolier que fut toujours Gérard. Les différences profondes de leurs deux natures, loin d’être un obstacle à leur amitié, devaient, au contraire, leur être une cause d’attrait réciproque. L’un, Théophile, objectif et visuel, saisissant les objets par leur côté extérieur et plastique, épris de couleur et de pittoresque, transportait dans la littérature ses facultés de peintre par les ressources verbales et imagées de son riche vocabulaire ; d’ailleurs ami de la pompe et du faste, rêvant de décors exotiques et d’atours somptueux, il résumait alors, par la truculence deses gestes et l’abondance métaphorique de son langage, toutes les ardeurs et toutes les exubérances du romantisme ; l’autre, Gérard, émotif aux yeux flottans dans le vague du rêve, ne percevait, dans les aspects physiques, que le reflet des esprits et des âmes, ne cherchait, dans les paysages vaporeux et nocturnes, que le décor du songe intérieur. Aux prestiges des mots et aux sonorités des rimes il préférait les harmonies profondes, échos de la pensée intime et de l’émotion secrète, une langue dont la pureté classique n’exclut pas un lyrisme discret, tout en nuances et en délicatesses symphoniques ; d’ailleurs modeste, réservé de tenue, de gestes et de langage, il était resté, malgré son germanisme, déclare Théophile lui-même, « beaucoup plus français qu’aucun de ses amis, de race, de tempérament et d’esprit ».
Ce contact quotidien de deux natures si différentes aura
sur chacune d’elles une influence heureuse. Sans rien renoncer de sa personnalité, l’un trouvera dans les qualités de l’autre un correctif à ses propres défauts. Le souci de l’expression rare, la recherche du verbe étincelant et sonore, l’abondance descriptive et imagée de Théophile prémuniront souvent Gérard contre le laisser-aller d’une trop limpide lluidité ; mais Théophile profitera non moins du goût sûr et de la parfaite mesure qui, à cette époque de hardiesses et d’outrances, font de Gérard un écrivain tout à fait à part. Aussi quelle amitié constante, étroite, idéale unira ces deux esprits, que le grand souffle poétique de leur temps agitera du même frisson d’irréel! La vie ne les séparera guère, et ils resteront associés aux mêmes labeurs et aux mêmes combats. Ensemble ils vont vivre la belle heure d’enthousiasme qui demain sonnera pour ceux qui vont avoir vingt ans. Un immense espoir .emplira leurs âmes, plus vaste que celui qui dut sourire à leurs pères lorsqu’ils se ruèrent à la conquête du monde : une inspiration puissante, quelque peu trouble et désordonnée, telle qu’il en surgit chez les humanités rajeunies, va emporter ce qui restera d’un apogée déclinant et se substituer à une tradition épuisée. Car, quoi que l’on puisse dire des excès du romantisme, on ne peut méconnaître qu’à l’époque de cette éclosion, notre littérature classique agonisait sous les fades redites de continuateurs dégénérés : or le destin qui suscite, à certaines époques, les conquéransou les apôtres, fait naître de même, quand il convient, les régénérateurs de l’ordre esthétique ; et la même nécessité qui produit un Napoléon pour refermer le chaos, peut faire jaillir la pléiade incomparable, qui réunit les Hugo, les 'Vigny, les Lamartine et les Musset, pour infuser une sève nouvelle à l’arbre de Beauté.
Les deux amis vont donc se trouver prêts lorsque va se livrer la bataille d ’Hernani. Gérard vient à peine de toucher la majorité, mais il est parmi les chefs les plus agissans de l’ardente légion. Quelle étrange évolution a donc pu guider le raisonnable poète des Élégies Nationales, le disciple mesuré de Casimir Delavigne et de Béranger, vers les hordes truculentes, dont il doit partager le commandement avec Pétrus Borel et Célestin Nanteuil? Sans doute la traduction de Fausl et les louanges de Goethe le désignent au respect des néophytes : plus en effet qu’à Mme de Staël, à Stapfer
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THÉOPHILE GAUTIER en tenue des représentations d 'Hernani.
D’après un portrait peint par lui-même.
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et à Sainte-Aulaire, c’est à lui qu’il revient d’avoir mêlé à l’inspiration nouvelle cette veine de merveilleux, dont les romantiques et Victor Hugo lui-même ne se pénétrèrent qu’après lui. Pour ceux-ci donc, il est bien l’initiateur du germanisme.
Mais ce n’était point le seul lien qui eût scellé son union avec le chef d’école. Comment avaient pu se dissiper d’aussi hostiles préventions et avait-il été présenté à Victor Hugo? Nous l’aurions sans doute longtemps ignoré, si le hasard n’avait placé entre nos mains un péremptoire document. C’est un manuscrit de Gérard, qu’une piété vigilante a conservé, un de ces monumens calligraphiques qui rappellent les recueils autographes de ses premières poésies. Le titre porte en caractères fulgurans : Ilan d'Islande; mélodrame en irois actes et en neuf tableaux , 1829. C’est une œuvre terminée, recopiée au net et visiblement destinée à la lecture ; la marge réservée a reçu même, d’une main étrangère, quelques additions ou renvois, attestant les corrections dernières. La distribution, au verso du titre, ne porte qu’une seule attribution de rôle, celui d’Han d’Islande pour Beauvallet, ce qui nous indique que la pièce était destinée à l’Odéon. Au bas du premier feuillet, cet argument : « La scène se passe à Dronlheim, en Norvège et aux environs, le tout en quaranle-huil heures » trahit encore, chez le classique mal renoncé, un dernier respect des unités.
C’est donc ce roman de jeune homme, « de très-jeune homme », a dit Victor Hugo lui-même dans sa préface de 1833, qui, cinq ans après sa publication, a conduit le réfractaire irréductible vers l’apôtre fascinateur. Faut-il chercher le secret de cette attraction dans l’annonce des futures outrances que contient la monstrueuse figure d’Han d’Islande, cet épouvantail un peu factice mêlé aux péripéties quelconques d’un roman construit selon les formules de Walter Scott? Non, sans doute ; et il suffit, pour s’en convaincre, de voir ce qu’est devenu le roman, accommodé par le jeune dramaturge : c’est déjà la prose fluide, aux délicatesses émues de Gérard. La rudesse des noms étrangers, dont le pittoresque abus deviendra l’un des excès de l’école nouvelle, a fait place à des appellations plus euphoniques, à des syllabes moins rocailleuses : Schumacher est devenu le comte de Tonsberg, Ordener s’appelle simplement Gustave.
Une fraîche histoire d’amour, le décor fantastique de paysages et de manoirs Scandinaves, une action bien pourvue de ressorts mélodramatiques, il n’en a pas fallu plus peutêtre pour fixer les préférences de Gérard. L’apparition du farouche Han sert de prétexte à une chanson dont le rythme et le tour de ballade populaire font accepter les communs assemblages de rimes :
Lorsque, dans nos vertes campagnes,
La nuit,
Descend du sommet des montagnes,
Sans bruit....
Malheur à toi qui dans nos plaines Poursuis un voyage imprudent....
Entends-tu des forêts lointaines Sortir un long rugissement?...
C’est Ilan !
C’est Han !
C’est Han d’Islande....
Han ! Han ! Han ! Han !
Cet homme qui recèle une âme De fer,
Et dont les yeux lancent la flamme D’enfer,
Au fond de son antre sauvage Courbé sur un corps palpitant,
Ce monstre qui repaît sa rage De cris, de larmes et de sang...
C’est Han !
C’est Han !
C’est Han d’Islande....
Han ! Han ! Han ! Han !
Quand parfois du sein de la danse,
Des jeux,
Tout à coup un homme s’élance Hideux !
(En ce moment on voit sortir de la fonte un homme en costume de mineur, le chapeau sur les yeux.)
Si l’on ne peut le reconnaître,
Si de sa voix le sombre accent Ajoute à l’effroi que fait naître Son regard fixe et dévorant...
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C’est Han !
C’est Han !
C’est Han d’Islande....
( L’inconnu s’approche el répèle le refrain :
Han ! Han ! Han ! Han !
avec un Ion effrayant el qui surmonte loules les voix ; on se recule el on se regarde avec frayeur.)
Telle est la présentation suffisamment horrifique de Han... Que faut-il déduire de ceci? L’hypothèse se construit aisément : Gérard, qui a passé à Saint-Germain, chez une tante, quelques mois de l’année 1827, y a rencontré quelque Sidonie : l’histoire est contée de façon différente, nous l’allons voir bientôt, dans un chapitre de Sylvie et dans une lettre à Eugène de Stadler.... Alors qu’il subit encore le charme de ce rêve, l’idylle d’Ordener et d’Ethel l’a attaché au roman d’Han d’Islande, tombé sous sa main. Comme elle ressemble à la captive des légendes, attendant en sa tour son chevalier qui s’attarde, cette pensive Ethel, qui partage la prison de son père au manoir de Munkolm ! Et comme il rappelle l’amant des ballades, cet Ordener, dont la barque s’avance sur le lac, et qui, la plume noire au front, fait songer à l’hoir mélancolique de Ravenswood ! Le doute n’est pas permis : c’est bien cet appareil romanesque qui achève de découvrir à Gérard sa voie vers le romantisme.... Ou’ensuite il soit allé trouver l’auteur, lui ait demandé la permission d’extraire un drame de son roman, c’est ce qu’il faut non moins logiquement admettre. Or cette entrevue dut être décisive : le sourire accueillant dont s’éclairait pour les jeunes la sereine figure de Victor Hugo avait un charme auquel Gérard ne devait pas résister, et peut-être aussi le Maître fut-il frappé de la lumineuse physionomie du nouveau venu, de l’étrange étincelle qui s’allumait dans ses yeux gris. Ce qui est certain, c’est que Gérard allait traverser une période de ferveur qui ne pouvait laisser de doute sur la sincérité de sa conversion. Son enthousiasme devait même se traduire par des manifestations d’un fanatisme truculent, bien faites pour surprendre ses amis, mais qui n’eurent que l’éclat passager d’une flambée de jeunesse. Tel fut ce dîner au cabaret du Petit Moulin Rouge, situé dans les « steppes poussiéreuses »
de la barrière de l’Étoile : Gérard y exhiba, dit la légende, une coupe laite d’un crâne humain, celui d’un tambourmajor tué à la Moskowa ; une poignée de commode formait l’anse de cette coupe macabre. Lorsque circula parmi les convives ce hanap de Walhalla, une épique clameur retentit ; mais une voix domina : « Garçon ! de l’eau des mers !... — Pourquoi faire? interrogea Théophile Gautier. — Ignores-tu donc, répliqua le néophyte (peut-être Célestin Nanteuil), qu’t/ a écrit qu’Han d’Islande buvait l’eau des mers dans le crâne des morts? Faisons de même, messieurs! Garçon ! de l’eau des mers ! » Le terrible Han avait acquis la force d’un symbole : sa rage à exterminer les soldats de Munkolm, c’était l’ardeur qu’on déploierait demain pour l’écrasement des Philistins à la bataille d ’Hernuni...
Faut-il maintenant être surpris que, le grand jour venu, Gérard soit, avec Pétrus Borel, l’organisateur de la victoire, que, nanti des pouvoirs du Maître, il distribue aux conjurés les billets portant la célèbre griffe hierrol On sait quelle valeur il déploya, quel concours il reçut de fanatiques jouvenceaux tels que Célestin Nanteuil et Théophile Gautier. Ce dernier conquit vaillamment ses grades et d’abord se distingua par l’audace de sa mise : son gilet rouge, son pantalon vert d’eau à bande de velours noir appartiennent maintenant à l’histoire ; et son large feutre andalou, sous lequel se déroulait son immense crinière brune, ajoutait au pouvoir scandalisant du personnage. Ce fut Gérard qui présenta au Maître ce disciple chevelu : ce point est hors de question ; mais à quelle date? M. Léon Séché, auquel je communiquai le manuscrit d’Han d’Islande, en a pris texte pour démontrer que la présentation de Théophile à Victor Hugo devait être également antérieure à la première d ’Hernani. Théophile raconte en effet, — et cela paraît étrange,' — qu’il ne fut conduit au Maître, par ses amis Gérard et Pétrus Borel, que plusieurs mois après la mémorable soirée. Il rappelle à cette occasion que le ménage Hugo avait dû vider l’appartement de la rue Notre-Damedes-Champs, le vacarme de jour et de nuit qui s’y menait ayant déterminé le propriétaire à donner congé. On émigra donc, en avril 1830, vers une rue déserte des Champs-Élysées, la rue Jean-Goujon, et c’est là qu’aurait eu lieu la présentation. Mais Théophile traite les faits et les dates avec sa
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mémoire de romantique, prétend M. Léon Séché, qui appuie sa thèse sur deux documens assez formels : le premier est une lettre de Sainte-Beuve, écrite de Cologne à Victor Hugo, le 2 novembre 1829, et qui se termine ainsi : « Mes amitiés à nos amis, — à M. Gautier, qui doit être de retour », ce qui marque bien que Théophile était déjà 1 un des familiers de la maison. Le second est un fragment des mémoires manuscrits d’Ulric Guttinguer, portant la date du 27 juin 1829 :
« J’ai fait chez Victor Hugo, note l’auteur, la connaissance du jeune traducteur de Faust. C’est un esprit charmant, avec des yeux naïfs, et qui a des idées à lui sur Gœthe et sur l’Allemagne. Il avait demandé à Victor Hugo la permission de lui présenter quelques-uns de ses amis, et l’un d’eux, qui a l’air d’un étudiant et qui porte sur le dos des cheveux aussi longs que ceux d’une jeune fdle, m’a dit qu’il se destinait d’abord à la peinture, mais qu’à présent, il voulait faire de la littérature comme Gérard. Voilà encore deux bonnes recrues pour les batailles de l’avenir. 1 »
Ainsi se forme le premier groupement de ce qui demain sera le Petit Cénacle. Victor Hugo en est la voix, l’oracle devant lequel se recueille le chœur attentif, mais Gérard n’en est-il pas un peu l’âme, la petite âme qui discrètement volette par les groupes, et, légère comme une brise du matin, apporte çà et là une orientation spirituelle et comme un souffle mystique.
On se rencontre encore dans un autre milieu, qui mérite non moins de retenir l’attention : c’est l’atelier du sculpteur Jehan du Seigneur, alors rue de Vaugirard, au coin de la rue du Regard. Théophile Gautier a tracé du maître de céans et de la plupart de ses hôtes, des silhouettes définitives ; il les a fixées de traits si vigoureux, d’un burin si énergique, qu’il faut renoncer à suppléer à cette inimitable évocation. Jehan du Seigneur, — selon la transformation romantique infligée aux trop communes syllabes de son nom, — était un jeune statuaire qui, comme les habitués de son atelier, n’avait guère dépassé la vingtième année. Il n’avait encore donné que peu de gages à la gloire, et son génie ne s’affirmait que par des espérances. Mais la figure qu’il avait composée et l’ajustement dont il se parait faisaient bien augurer