Ph. Audebrand, Petits mémoires du XIX 0 siècle
saient voir très haut de jolis cheveux blonds d’une finesse extrême et pareils à une fumée d’or, était d’une admirable coupe, poli comme de l’ivoire et brillant comme de la porcelaine : jamais voûte mieux arrondie, plus noble et plus vaste, ne fut préparée parlanature pour la pensée humaine.» Georges Bell nous montre plus tard cette tête d’une pâleur mate, admirable par la douceur du regard, par l’expression de la physionomie ; il rappelle cette voix inoubliable, si douce qu’on se prenait à l’écouter comme on écoute un chant... Champfleury note à son tour quelque chose de bienveillant dans la figure, un manque absolu de contrainte dans l’extérieur et l’attitude qui attirait et attachait à lui la jeunesse. Tous ont dit sa distinction de manières, son élégance native, cette aisance de tenue et d’allures qui avait survécu à son dandysme et que n’avait pu dépouiller le bohème errant des derniers jours. Pour clore enfin, ce crayon d’Arsène Houssaye : « Gérard était charmant, la douceur de la colombe et la légèreté du nuage. On était pris du premier coup à ses yeux qui étaient son âme, à sa voix qui était son cœur. Il avait je ne sais quoi de féminin dans la figure à la Napoléon. »
Cette allusion à sa ressemblance avec Napoléon, ou encore avec le roi Joseph, ne vaudrait pas d’allonger cette parenthèse iconographique, si nous n’avions sur ce point à vérifier certaine allégation des mémoires d’Arsène Houssaye. Suivant celui-ci, Gérard aurait sérieusement revendiqué sa filiation impériale, et, pour l’expliquer, aurait rappelé la présence de sa mère et sa rencontre avec l’Empereur au passage de la Bérésina. Est-il besoin, pour détruire l’absurde légende, de rappeler que la mère de Gérard est morte en 1810, que lui-même est né en 1808, près de cinq ans avant la campagne de Russie? Mais doit-on même admettre que Gérard ait pu, à une époque quelconque, prétendre de sang-froid à cette ascendance? Ou’en une heure de fièvre il ait cru avoir en lui l’esprit de Napoléon, c’est une illusion que lui-même a notée comme un phénomène de sa maladie. Qu’à un autre moment, il ait, à l’exemple de Restif de la Bretonne, construit une généalogie qui lui donnait pour ancêtre l’empereur Nerva, il ne faut voir là que fantaisie d’illuminé ou reflet de cette suggestion singulière émanée de Restif. Comment, au surplus, concilier
LE DERNIER VOYAGE
l'affirmation de cette paternité napoléonienne avec le pieux respect qu’il n’a cessé de vouer à son père, avec le culte dont il honorait la mémoire maternelle?
Le voyage d’Allemagne se poursuit avec des alternatives d’exaltation et de calme que reflète nettement la correspondance presque quotidienne de ce mois de juin. A Strasbourg, il a voulu fraterniser avec les étudians, et, à la suite de quelques libations au bal des savetiers, il s’est livré à certaines excentricités dont il fait la confidence à Antony Deschamps :
« J’ai fait tant de bruit à l’hôtel de la Fleur, dit-il, que je crois qu’il y a des gens qui en sont partis à cause de cela, des femmes peut-être, malheureusement, que l’on n’a qu’entrevues. Hé bien, les garçons sont si polis dans cet établissement, qu’on ne m’a fait que des observations détournées sur ce que je ne me rendais peut-être pas très-bien compte des heures. — J’ai dit : « Mais je n’ai pas de montre et le jour paraît de bonne heure ; est-ce que j’ai dérangé quelqu’un? Il fallait me le dire. » Le garçon m’a dit : « Monsieur sait bien ce qu’il fait. » — J’ai répondu : « Pas toujours. » 1
A son père, le 4 juin, il fait le même aveu, mais sans insister sur les détails de l’incident :
« On avait raison, dit-il, de me prescrire des ménagemens. Le mal, c’est-à-dire l’exaltation, est revenue parfois, c’est-à-dire dans de certaines heures. Je dois passer ici pour un prophète (un faux prophète) avec mon langage parfois mystique et mes fréquentes distractions... 2 »
Le moindre excès, la plus légère infraction de régime ramènent, on le voit, l’égarement. Ces accès cependant durent peu. C’est ainsi que, dès le 11 juin, nous le retrouvons à Stuttgard, d’où, le calme rétabli, il écrit au Dr Blanche :
« Mon cher Émile, je vous ai écrit trop d’abord peut-être, puis je me suis arrêté. Vous me connaissez trop pour en prendre ombrage. Maintenant je me sens bien ; j’avais passé encore par bien des phases de rêveries. N’aviez-vous pas prévu encore des imprudences, des erreurs de régime? Maintenant et depuis cinq à