‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 155 sur 229 · Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. CXXI · texte numérisé non relu

Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. CXXI

Le 20 juin, il se dit tout à fait remis, dans une lettre qu’il écrit à son père, de Donauwerth, où il s’est arrêté, venant de Munich et d’Augsbourg. Mais les plus tendres effusions se voilent de je ne sais quelle ombre funèbre :

«Tu m’as vu malade, mais non pas mort. Tu n’es ni l’un ni l’autre, Dieu merci ! Comptons donc que nous aurons encore de bonnes années à vivre ensemble. Je ne tends qu’à un but et à une consolation, c’est que tu me voies un jour heureux, comme je crois mériter de l’être, et que tu me connaisses bon comme je sens que je le suis. Ne crois pas, quand je suis loin, que je ne sois pas près de toi. J’y serais près encore, fût-ce dans le tombeau. Si je mourais avant toi, j’aurais, au dernier moment, la pensée, que, peut-être, tu ne m’as jamais bien connu. Pardon de ces idées noires ; je viens de visiter l’église assez lugubre de cette ville, mais j’en ai emporté aussi de douces pensées ; c’est que, me croyant guéri, je me sens meilleur. Voilà ce qui me fait écrire tout de suite... Plus j’avance en âge, plus je sens de toi en moi. C’est ta jeunesse qui revient et dont l’exemple soutient la mienne qui passe. 1 »

Nulle part mieux qu’ici n’apparaissent les ressources de cette tendresse filiale, et n’est-ce pas une suprême grâce de sentiment que cette crainte de s’en aller de ce monde sans s’être bien fait connaître de l’être aimé?

Le lendemain, il est à Nuremberg, d’où il écrit encore à son père :

Ce 21 juin 1854.

« Mon cher papa, j’ai rouvert ma lettre et t’écris maintenant de Nuremberg. Je me suis décidé tout à fait ; je vais passer quelques jours à Dresde et à Leipzick. J’irai à Weimar, si mon ami Listz s’y trouve en ce moment. J’ai besoin de travailler un peu, puisque je me trouve en parfaite santé et disposition. De plus, à Leipsick, j’ai l’avantage de pouvoir regagner Paris en quelques heures, si quelque affaire m’y rappelait. Mais je crois bien que personne n’a besoin de moi à l’heure qu’il est, ou n’a besoin de s’en inquiéter. Nuremberg est une ville charmante, la plus jolie peut-être et la plus curieuse de l’Allemagne. C’est plein de monumens, d’églises et de vieilles maisons célèbres. C’est la maison d’Albert Dürer, dont on voit partout les portraits et les vues. Je suis bien content maintenant d’avoir pris une détermination, car Leipsick est un centre si bien situé que je puis, en trois ou quatre heures,

1. Publié par L. de Bare, Nouv. Revue Internai., 1er mai 1894.

LE DERNIER VOYAGE

cinq ou six peut-être, aller soit à Prague, soit à Berlin. Tout cela me fera du travail pour longtemps quand je serai revenu à Paris. J’ai songé à une idée qui serait une bonne affaire, ce serait de trouver un traducteur pour l’ouvrage que je termine en ce moment. Comme nous avons maintenant moitié des droits d’auteur, cela me ferait arriver un peu d’argent allemand qui n’est pas à dédaigner. Adieu, porte-toi bien, et donne des nouvelles de moi à mon cousin qui sans doute vient te voir. S’il veut m’écrire, il peut toujours le faire à Leipsick. — Je t’embrasse : — Gérard. 1 »

De Bamberg, le 25 juin, il donne ensuite au Dr Blanche de longs détails sur l’emploi de son temps :

« Mon cher Émile, vous avez dû recevoir, par Maxime du Camp, une lettre datée de Munich. Je viens de passer presque la semaine à Nuremberg, qui est certainement la plus curieuse ville de l’Allemagne et la mieux conservée. Il faudrait quinze jours pour voir cela à fond mais j’ai la matière d’un bon article de revue. Je ne suis pas allé jusqu’à Ratisbonne, par suite de cette difficulté et perte de temps dont on ne s’aperçoit que sur les lieux mêmes. J’ai renoncé ainsi à l’hospitalité qu’on m’y offrait, mais je me trouve si bien de voyager un peu solitairement que j’évite autant que possible les invitations, ce que je n’ai pu faire à Strasbourg où j’étais connu. [Sauf une petite rechute de régime à cette occasion, j’ai manifesté ma tempérance dans tous les pays à bière que je viens de traverser, je suis frais comme une rose et j’ai la figure culottée, comme disent les artistes, par le bon air, l’exercice et le soleil. Ce n’est pas cju’il ne pleuve assez souvent, mais alors je travaille comme je viens de faire ici avant déjeuner. Je suis content de ce que je fais, ce qui est le principal, car auti’ement comment me tirer de peine, et je suis d’autant plus heureux d’avoir suivi vos conseils en ne publiant rien depuis quelques mois. Je n’ai pas besoin de vous dire ici que je vois sainement les choses et que la réflexion et la santé m’ont fait comprendre, mieux qu’avant, tout ce que je dois à vos soins et à votre parfaite rectitude d’esprit. Vous avez été surtout le médecin moral et c’est ce qu’il fallait.] Ce qui est encore significatif en fait de guérison, c’est que je suis arrivé à réduire peu à peu mes dépenses qui étaient assez fortes les premiers jours et cela sans me priver de rien. J’avais emporté en partant 500 marks dont il faut réduire 10 francs et 40 prêtés ou rendus (ceci est une affaire à part). J’ai dépensé, depuis un mois, 300 francs, en m’arrêtant à Châlons, à Strasbourg, à Bade, à Garlsruhe, à Bruchsal, à Stuttgard, à Ulm, à Augsbourg, Munich, Donaüverth, Nuremberg et Bamberg.

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