‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 156 sur 229 · Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye · texte numérisé non relu

Lettre inédite. Collect. Henri Houssaye

Cola ne fait pas 200 francs pour nourriture et hôtel, et j’ai été presque toujours dans les bons. J’ai acheté en outre pour environ 25 francs d’effets nécessaires et j’ai fait faire une copie d’un article qui m’a coûté une douzaine de francs. Je suis allé aux théâtres d’Opéra, j’ai payé pour des monumens, musées et j’ai de quoi largement revenir. Toutefois mon voyage ne me servirait qu’à moitié si, me trouvant au centre demain — à Leipsick — qui rayonne sur Dresde, Prague et Berlin, je n’en profitais pas pour voir ces trois villes qui me complètent mon Allemagne. [Berlin surtout, où l’étude des monumens et des découvertes orientales de M. Lepsius me servira sans doute à m’acquitter en partie touchant la mission que vous savez.] On fait ce qu’on peut, le reste viendra plus tard. J’espère que vous penserez comme moi que ce n’est pas de l’argent perdu. J’ai lieu de croire que 200 francs me suffiraient, retour compris. Dans la bonne disposition où je me sens, tout cela sera vite regagné. Je vais aussi m’occuper de la question de traduction qu’on ne peut traiter qu’à Leipsick et je compte placer le manuscrit dont vous avez avancé l’argent pour moi. Vous me permettrez bien, de si loin, de parler de ce que je voudrais matériellement et d’espérer que cela ne sera pas perdu. C’est mon devoir d’y songer et d’y tendre, et, quoi que vous puissiez dire, ce serait aussi ma tranquillité et ma consolation. J’envoie de la copie au Pays, auquel, comme vous savez, je devais 300 francs en dehors des 700 remboursés. J’avais rendu 100 francs à Méry qui allait partir, 30 francs à Villedeuil, dont le retard me faisait du tort, 50 francs pour un billet impayé — et le reste tenait à un ancien compte. Pardon de ces détails, mais je calcule à présent. Le livre de du Camp avance; j’ai dû beaucoup refaire de ce qui avait été écrit à Passy, sous les observations que vous savez ; c’est pourquoi j’en avais fait faire une copie afin de ne pas perdre les rognures que je saurai utiliser. Cela est devenu clair, c’est le principal et c’est ce qui vous fera honneur, que je le date ou non de votre maison. — Votre ami et bien affectionné Gérard. 1 »

Le 27 juin, c’est à Georges Bell qu’il vante à nouveau les bienfaits de son voyage, dans une lettre datée de Neuenmarken :

«Je me suis clarifié l’esprit et j’ai repris la forte santé des jeunes années... Je me suis découvert des dispositions nouvelles et vous savez que l’inquiétude sur mes facultés créatrices était mon grand sujet d’abattement... J’ai recueilli beaucoup de choses

1. Collect. Henri Houssayc. Deux extraits entre [ ] ont été publiés par

Champ fleurv. Grandes figures.

LE DERNIER VOYAGE

sur Nuremberg... J’ai fait route hier soir dans un wagon avec 7 ou 8 paysannes bohémiennes qui avaient des costumes d’opéra et qui dormaient sur les bancs et sur le plancher du wagon dans le désordre le plus pittoresque. Cet intérieur ressemblait à un foyer de marcheuses — endormies comme les Bacchantes de Boucher. Tout cela est court vêtu avec les jambes nues, des corsets pailletés et des tresses blondes s’échappant de leurs mouchoirs rouges à festons qui les coiffent comme des sphinx. Que la vie est amusante dans ce pays-ci !... 1 »

Peu à peu il reprend goût au pittoresque de la vie, aux choses de l’art. Il veut revoir Liszt à Weimar, assister aux fêtes musicales qui doivent avoir lieu à la Wartburg, en souvenir des Maîlres Chanteurs. C’est ce qu’il annonce à son père, de Leipsick, le 29 juin :

« Mon cher papa, je ne veux point tarder un instant à t’apprendre l’honneur que l’on me fait ici en m’invitant à des fêtes qui vont avoir lieu à la Wartburg. J’avais résolu de ne point voir de monde et de parcourir l’Allemagne incognito, mais je ne puis refuser, vu les termes qu’on emploie pour me mettre à mon aise et éviter toute possibilité d’agitation pour moi. Je vais demeurer chez des amis excellens en toute occasion et je ferai avec eux le voyage de Weimar à Eisnach. Je reverrai l’excellente princesse polonaise qui m’avait déjà donné des nouvelles de la dame qui t’a sauvé et recueilli autrefois à Wilna ; nous recauserons d’elle et de toi, et tu juges si cela me fera plaisir. On me promet de me présenter à des personnes très bienveillantes que je n’avais fait qu’entrevoir à mon premier passage. Je suis en très bonne santé et en état de paraître convenablement. Je t’écrirai de là et te donnerai des détails plus complets. Je suis arrivé depuis trois jours à Leipsick et j’ai déjà reçu des lettres qui m’apprennent que tout va bien à Paris et que je puis profiter tranquillement du voyage utile que j’accomplis. J’espère cependant te revoir bientôt et, assuré que ta santé est bonne, je me livre sans crainte à ces promenades dans de si beaux pays qui me rajeunissent et me rendent toute ma force et toute mon activité d’esprit.

« Je t’embrasse de tout mon cœur. Ton fils : Gérard.

« P. S. — J’ai rencontré ici un brave homme de ton âge, précisément ancien militaire aussi, qui m’a donné des détails très intéressans sur la bataille de Leipsick. Il m’a mené voir l’endroit où Poniatowsky a péri dans l’Elster. La rivière est petite, mais d’une rapidité qui fait comprendre tous les malheurs qu’elle a causés. Douze mille Français y ont trouvé la mort ou y ont été jetés; j’avais

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