‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 158 sur 229 · Publ. par J. Claretie (/a Presse, 22 avril · texte numérisé non relu

Publ. par J. Claretie (/a Presse, 22 avril

3. Inédit. Collect. Spoelberch de Lovenjoul. Voir supra, p. 96.

LE DERNIER VOYAGE

texte pour l’inviter à revenir pour la cérémonie, fixée au 20 juillet. Gérard lui adresse, de Cassel, une lettre repentante, dont les dernières lignes accusent le retour des ténèbres :

Cassel, 11 juillet 1854.

«Mon cher Émile, je vous remercie bien et je sens que j’ai toujours à accuser ma folle précipitation. Listz m’a très bien accueilli à Weimar, mais les fêtes ont été dérangées par le temps. J’ai rencontré chez lui des personnes pleines d’affabilité et des jeunes gens que je regrette de n’avoir pas vus plus longtemps. Mais le maestro devait partir pour Rotterdam et arrivé tard je n’ai pu presque que lui faire mes adieux. Il voulait m’emmener avec lui, mais, outre que cela n’avait pour moi aucun intérêt d’étude, ma santé, quoique excellente au fond, ne peut supporter les sociétés nombreuses ; et, calme dans mes pérégrinations solitaires, j’ai à craindre la conversation rapide, les discussions et battrait des dîners et des soupers. Je pouvais rester à Weimar en son absence et il avait mis des chambres à ma disposition, mais, resté seul dans une petite ville et cela par un temps de pluie, cela ne m’aurait servi à rien. J’ai pris la route de Gotha où je me suis arrêté hier et je suis à Cassel. Détourné un peu par les circonstances de la route que je voulais prendre, je cherche un point un peu tranquille pour revoir mes manuscrits.

«J’aurais dû commencer par vous dire combien je suis heureux de votre mariage et j’espèi’e que vous êtes bien persuadés tous deux de l’amitié que j’ai pour vous, qui s’accroît de plus en plus en réfléchissant à tout ce que vous avez fait pour moi. C’est pendant ce voyage surtout que j’ai pu mûrement réfléchir à toutes mes obligations et à l’oubli dont je les ai souvent payées. J’ai été malheureux en pensant que la raison recouvrée donnant bien des devoirs, j’avais encore si peu fait pour les remplir. Mais croyez en mon affection et à mes vœux sincères pour votre bonheur. J’ai rencontré à Weimar un homme charmant, le ministre de France, avec qui j’ai regretté de ne pas rester plus longtemps et qui est un de nos littérateurs les plus distingués ; peut-être le reverrai-je, car je suis invité à retourner à Weimar. Il m’a donné le conseil de faire une tournée de ce côté-ci en m’indiquant plusieurs villes et résidences curieuses.

« [Je m’interromps en pensant à votre mariage, pour vous dire qu’à Leipsick sur la place, en face de la station de Hahneman, j’ai vu un joli petit enfant dont j’ai demandé le nom. On m’a répondu : Émile. Que ce soit donc un présage — pardon je dois convenir qu’il m’est toujours resté pendant mon voyage un fond

d’idées superstitieuses. Ma santé est-elle aussi bonne que je le crois, c’est ce qui doit se prouver par mon travail.] J’ai été frappé de ce que vous m’avez parlé sèchement relativement à ma lettre à mon père. Cela surtout me fait songer à m’arrêter ; car je n’ai point reçu de ses nouvelles et je souffre beaucoup depuis plusieurs jours en pensant à lui. Blanche, quoi que vous pensiez de moi, car il y a bien des choses dures dans vos lettres, envoyez bien vite chez lui. Écrivez-moi poste restante à Francfort. [Je pleure en vous écrivant ceci et, si ce n’est pas un signe de regret, comment saurai-je si j’ai eu tort ou raison, si je suis bon ou méchant. Écrivez-moi, mon cœur se détend en songeant à vous, en songeant à lui. Écrivez-moi ce qu’il faut faire, car je souffre bien et c’est du cœur. S’il y a toujours un moment pour se repentir, eh bien ! je me repens, mais je marche encore dans les ténèbres et c’est votre réponse et votre conseil que j’attends.]

« Je vous envoie cette lettre avec confiance, c’est peut-être la dixième que j’essaie de vous écrire. Il est donc nécessaire que je vous l’envoie telle qu’elle est. Je vous prie de faire mes amitiés autour de vous et de considérer cette lettre telle qu’elle est, comme l’expression de ce que je suis et de ce que souffre. Votre ami : Gérard.

« Envoyez donc chez mon père et répondez-moi tout de suite; je me confie entièrement à vous. 1 »

Il va revenir cependant, docile à l’appel du docteur. Le 15 juillet, il est à Francfort, d’où il écrit à son père et à Blanche. La pensée s’endeuille de plus en plus et, à mesure que reparaissent les idées mystiques, sa marche devient plus anxieuse :

Francfort, 15 juillet 1854.

« Mon cher Émile, le mal est plus grand que vous ne pensez ; cependant je n’ai rien fait qu’on puisse me reprocher et n’ai fait de tort qu’à moi-même. Aussi n’a-t-on eu pour moi que de bons procédés et personne n’a paru s’étonner de certaines excentricités que je me reproche et qu’on n’a peut-être pas aperçues ; le pire est que j’ai dépensé beaucoup d’argent sans nécessité, bien qu’il me reste largement de quoi revenir, mais j’ai touché la somme que vous m’aviez envoyée à Leipsick. Je ne voulais pas abuser de l’hospitalité qu’on m’offrait et, travaillé de cette pensée, je suis arrivé fort en retard. Enfin nous causerons de tout cela à Paris. Au reste je n’ai qu’à me louer de tout le monde dans ce pays. Peut-être ce que j’ai éprouvé de bizarre n existe-t-il que

1. Collect. Henri Houssaye. Les deux passages entre [ ] ont été publiés par Champfleury, Grandes figures. *

LE DERNIER VOYAGE

pour moi, dont le cerveau s’est abondamment nourri de visions et qui ai de la peine à séparer la vie réelle de celle du rêve. La lettre que vous avez reçue de Casscl a dû vous révéler cette situation. Depuis ce temps je me sens mieux et ma consolation est venue du bon sentiment qu’avait éveillé en moi un passage de votre lettre précédente. Serait-il possible encore qu’après tant de folies, je trouvasse la paix et l’avenir dont vous me parlez? Je ne puis vous dire ce que votre lettre, adressée ici, m’a fait tour à tour de bien et de mal, selon que j’en interprète les termes. Ce que j’y vois surtout, c’est votre extrême bonté et votre sympathie pour un pauvre malade qui a tout fait pour échapper à vos conseils ; maintenant je sens une chose que j’ai bien mal comprise précédemment, c’est à quel point mon retour peut... ah ! je ne veux rien vous écrire là-dessus. Mes projets de travail ont été et sont sérieux ; vous n’en doutez pas, je n’ai pas cessé dans tout mon voyage de recueillir de quoi le faire — à Leipsick seulement la tête a tourné. Est-il possible, du reste, que dans un voyage si rapide j’eusse pu écrire beaucoup de lignes, comme je m’en étais flatté. Il me faut maintenant pour écrire, non seulement sur ce que j’ai vu, mais sur ce que j’ai pensé, non seulement le calme comme situation, mais le calme de ma pensée intime ; la paix en moi-même, j’ai encore l’espoir de la retrouver.

« Si j’ai bien mal compris la vie, je me fie cependant en cette pensée que je n’ai jamais voulu mal faire et que mes fautes n’ont été que de l’entraînement. Je n’ai pas non plus suivi tous les mauvais exemples et bien des gens pensent que je leur dois qui me doivent peut-être davantage. Mon principal tourment dans tous mes instans de solitude a toujours été la pensée de mon père. Ne croyez pas que je vous le répète pour vous attendrir en ma faveur, mais les maux que je lui ai fait souffrir me retombent continuellement sur le cœur. Si j’étais destiné à donner l’exemple de la plus douloureuse expiation qu’on peut imaginer, je m’y soumettrais volontiers, à cette seule pensée. Ne lui dites pas cela, et je pense du reste que vous lui avez communiqué de mes nouvelles avec tous les ménagemens nécessaires. Est-il possible d’en douter? Je viens de lui écrire en affectant un calme que je n’ai pas ; mais enfin j’y suis parvenu. Je suis donc mieux depuis Cassel? Non, jemetourmente toujours, et c’est à Paris maintenant que j’espère être mieux ; laissez-moi cependant revenir à petites journées.

« Je tâcherai d’être à Passy pour le 20; mais, je vous en prie, ne

comptez pas sur moi pour une réunion de fête, je souffre trop

moralement je veux dire. Votre ami : Gérard.

«Je vous envoie encore la lettre à mon père pour que vous

ne l’adressiez qu’au cas où les termes pourraient le tranquilliser. 1 »

Le 18, il fait viser à Forbach son passeport pour Paris, puis il arrive, le 19, à Bar-le-Duc, d’où il annonce son retour à son père :

19 juillet 1854.

Mon cher papa, je reviens après avoir fait une longue tournée... J’espère que tu ne te seras pas effrayé de quelque exaltation qui s’est modérée de plus en plus ; ni d’une certaine tristesse que j’ai eue dans les derniers temps. Une maladie comme celle que j’ai subie si longtemps laisse toujours quelques traces et les premiers jours de liberté sont une épreuve. Tout bien réfléchi, je crois enfin l’avoir surmontée. Les personnes que j’ai vues là-bas m’ont très bien accueilli et l’isolement dans la plupart des cas m’a été, je crois, favorable, en me faisant réfléchir beaucoup. Je rapporte des matériaux pour travailler longtemps. A mesure que je me rapproche de Paris, mes inquiétudes diminuent, etles principales, tu l’as vu, se rapportaient à toi. Je ne puis plus à mon âge supporter de longs voyages, je le sens bien. Quoique jet’aie quitté bien portant, j’ai eu toujours la pensée que mon éloignement t’était peut-être désagréable, et, ne recevant aucune nouvelle de toi, je me suis rapproché peu à peu. La dernière lettre de Blanche m’a rassuré. C’est un excellent homme et que je connais mieux de jour en jour. Il m’a dit qu’il irait te voir et il l’aura fait sans doute malgré les préoccupations de son mariage. Je vais me mettre à travailler à mon retour et je n’ai guère fait autre chose pendant mon voyage. Ma pauvre tête vient d’avoir à supporter les maux de l’âge critique. Espérons qu’ils ne se renouvelleront pas et que mes bonnes intentions du moins seront récompensées. J’ai fait bien des fois des projets de réforme, mais jamais plus sérieusement qu’aujourd’hui. Il me faudra bien peu d’efforts peutêtre pour tirer parti de la réputation que j’ai acquise et de l’estime que de plus en plus je m’applique à mériter. Si ma jeunesse a duré longtemps, l’âge mûr n’en sera peut-être que plus solide et tu seras témoin, j’espère, de mes efforts et de mon succès. Le mieux est de ne pas perdre confiance, car l’inquiétude ne mène à rien. Je t’expliquerai les circonstances qui ont parfois agi sur moi et ont rendu peut-être ma correspondance bizarre. Aujourd’hui je me raffermis en songeant que je vais sans doute te revoir demain et te retrouver en bonne santé... 2»

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