Léon Séché, Le Cénacle de Joseph Delorme, t. I
de ses destinées ; il avait l’air modeste et timide d’une vierge, portait les cheveux séparés par deux raies sur les tempes et relevés en pointe au-dessus du front, « comme la flamme qui couronne les génies » b En place de gilet, un pourpoint de velours noir taillé en pointe, emboîtait la poitrine en se laçant par derrière ; un habit à larges revers de velours, une ample cravate bouffante rehaussait « ce costume profondément médité, qui ne laissait voir aucune blanche tache de linge, suprême élégance romantique » 2.
Autour de lui se groupaient, en des accoutremens non moins singuliers, les fidèles de ce cénacle, jeunes héros d’avant-garde déjà touchés de l’aile de la gloire. Celui-ci, long garçon de dix-sept ans, qui semble un archange descendu d’une fresque de Bellini, c’est Célestin Nanteuil, le jeune homme Moyen âge, qui inspire à Théophile Gautier son Elias Wildmansladius. Cet autre, dont la figure émaciée de créole maigre, s’encadre d’une haute chevelure crépue et s’illumine de la gaieté des yeux clairs, c’est l’auteur d ’Anlony : il n’a point alors la ronde face épanouie au sourire satisfait qu’on lui connaîtra plus tard, mais il fait songer à quelque More vénitien de la Renaissance, somptueux et sensuel. Près de lui, se tient son satellite, Augustus Mac-Kaët, qui congrument accommoda les syllabes de son nom à la mode écossaise imitée de Walter Scott... Voyez aussi ce personnage de fière mine qui salue d’un large feutre à la Rubens, et, dégageant son ample manteau à l’espagnole, découvre une belle main chargée de lourdes bagues : c’est Eugène Devéria, qui, il y a trois ans, produisit cette Naissance d’Henri IV , en laquelle chacun voulut voir la promesse d’un autre Véronèse. Voici encorela figure imberbe, mais si prodigieusement chevelue, de Théophile, « le Théo », ainsi que l’appelle familièrement Gérard ; puis, d’autres moindres seigneurs : Leleux, Joseph Bouchardy, Cloppet, Philothée O’Neddy. Mais, opprimant le tableau et fascinant le regard par l’étrange gravité de son maintien, par sa face pâle, sa splendide barbe brune et « ses grands yeux brillans et tristes, qui semblent des yeux d’Abencérage rêvant de Grenade », voilà Pétrus Borel, le futur Lycanllirope ; sa présence inquiète et glace d’une sorte de ma-