‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 166 sur 229 · Inédit. Collect. Henri Houssaye · texte numérisé non relu

Inédit. Collect. Henri Houssaye

3. Publ. de M. Clément Janin : Dédicaces et lettres autographes.

Son allégresse de liberté recouvrée dura peu. Le 24 octobre, il écrit à Antony Deschamps cette épître divagante :

« Mon cher Antony, — tout est accompli. Je n’ai plus à accuser que moi-même et mon impatience qui m’a fait exclure du paradis. Je travaille et j’enfante désormais dans la douleur. J’ai séduit l’ange de la poste et loué sa tête de tigre empaillé, mais je ne puis séduire Émile qui me reproche amèrement de lui avoir écrit: «Vous êtes jeune ! » C’est un défaut dont il se corrigera et que je lui envie franchement. Employez ces dames pour faire ma paix. Je vais avoir de l’argent du théâtre et nous liquiderons, j’espère, d’ici à peu de temps, mais je ne puis payer ce que je lui dois véritablement qu’en reconnaissance. Il saura plus tard que j’en ai aussi les moyens. J’ai pu être vif, mais j’ai le cœur bon et sincère. Il le sait peut-être ; il reviendra sur ses préjugés. [Je conviens officiellement que j’ai été malade. Je ne puis convenir que j’ai été fou ou même halluciné. Si j’offense la médecine, je me jetterai à ses genoux quand elle prendra les traits d’une déesse] ; autrement j’invoque Molière et Rousseau ; et mon père a déjà oublié qu’il fut médecin militaire et civil, en songeant que les principes ont bien changé depuis son temps. J’estime les docteurs actuels, ancien étudiant moi-même ; j’ai trop souffert de quelques remèdes auxquels je n’ai pu me soustraire pour ne pas approuver le système de notre ami Émile, qui n’a employé que les bains et deux ou trois purgations contre le mal dont j’ai été frappé, mais qui m’a traité moralement et guéri, je le reconnais, de bien des défauts que je me reconnaissais sans oser les avouer.

« Tout s’expliquera et je rentrerai en grâces. La vertu dont j’ai fait preuve en diverses occasions me donne quelques droits au titre de vestal, pour lequel il suffit d’inventer un mot et de supprimer une voyelle.

a Mes complimens et mes amitiés à tous mes amis et amies de là-bas. J’ai visité presque tous ceux de Paris.

« Votre ami : Gérard de Nerval — Initié et Veslal. 1 »

Les premiers jours qui suivirent sa sortie furent, en effet, consacrés à visiter ses amis : à tous il apparut si vieilli et si défait que nul ne dut se méprendre sur l’imminence du dénouement. Il n’avait que quarante-six ans, mais en paraissait plus de soixante. Sa parole était devenue traînante, et sa gaieté, — cette gaieté d’enfant qui opposait au sort contraire son même sourire émerveillé, — s’était

1. Lettre inédite. Le passage entre [ ] a été cité par Champfleury, puis par Arvède Barine.

L’AGONIE

enfuie pour toujours. Un éclat de joie forcé, quelque sarcasme amer, remplaçaient maintenant son humour ingénu : «Je n’aime plus le vin de la vie », répétait-il avec découragement. Ses lettres mêmes, indemnes naguère, attestent cruellement le naufrage spirituel. Arsène Houssaye a publié l’épître démente qu’il reçut de Gérard, quelques jours après sa sortie (84). Même aux heures lucides, il continue à s’exagérer ses fautes et à s’inquiéter sans mesure d’engagemens insatisfaits. C’est surtout envers Blanche qu’il se sent coupable, qu’il se désespère de ne pouvoir s’acquitter. Celui-ci sans doute n’oublie point la manière dont la sortie de son pensionnaire lui fut imposée, et, depuis son départ, Gérard n’a plus été reçu àPassy. Il en exprime son chagrin dans une lettre qu’il écrit, le 7 novembre, pour féliciter le docteur de sa décoration de la légion d’honneur.

« Paris, 7 novembre 1854.

« Je crois devoir vous féliciter sincèrement de la distinction que vous avez obtenue. On a voulu récompenser d’abord en vous les services rendus... Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c’est que j’avais conservé à votre égard les préjugés d’un malade sortant, d’un malade relatif, veux-je dire, et certainement malade aux yeux de la science. Mes observations subsistent pour moi quant aux erreurs que je suppose dans certains points de la science moderne en Allemagne, en Belgique et en Angleterre particulièrement. Certaines doctrines nouvelles ont triomphé, que vous avez peut-être le droit de ne pas admettre. Je me réserve d’en écrire mon opinion, mais je reconnaîtrai toujours les bons soins que j’ai reçus de vous et de votre famille... Un seul grief important me reste à définir; c’est celui qui consiste à me voir repoussé, comme ami et commensal, de la société de vos parens et amis résidant à Passy. Je regrette aussi de n’avoir pas suffisamment engagé Georges Bell à retourner vous voir. Ma tante a été malade, ce qui n’a été causé que par ses occupations aux heures indiquées. Provisoirement je suis à l’hôtel de Normandie, rue des Bons- Enfans, et je réside quelquefois à Saint-Germain, où je travaille plus librement, entrecoupant mes occupations obligées de promenades et de visites aux personnes que j’y connais... Je dois aussi faire des démarches pour m’acquitter envers vous, — avant que je vous débarrasse de mon mobilier. J’ai promesse d’une représentation à mon bénéfice et cela s’arrange bien. — On dira : « Au bénéfice d’un artiste ». Le public me doit bien cela, ainsi que certains

auteurs et directeurs. C’est, du reste, une mode à créer et cela vaudrait mieux pour notre existence que pour nos tombes. 1 »

Voici la réponse, si empreinte de sagesse indulgente, que lui fit le Dr Blanche :

« Mon cher Gérard, je vous remercie d’avoir bien voulum’adresser vos félicitations ; je dois, en effet, la distinction dont je viens d’être honoré aux services rendus par mon père et aux efforts que je fais pour continuer son oeuvre. J’apprends avec plaisir que vos préjugés de malade sortant mais non guéri s’effacent peu à peu. J’espère pour vous au moment où toutes vos idées fausses auront fait place à des idées justes sur la nature de la maladie dont vous avez été atteint et sur les soins que vous avez reçus ; car alors vous serez guéri et vous trouverez dans la bonté naturelle de votre cœur les sentimens de reconnaissance que vous devez à vos vrais amis, c’est-à-dire à ceux qui se sont occupés de vous. Quant à moi, sans que mon amitié pour vous en ait été altérée, j’ai dû, à mon grand regret, renoncer à vous donner des soins, qui, n’étant plus accueillis par vous avec confiance, ne pouvaient plus vous être utiles ; sur vos instances réitérées, j’ai été obligé de vous remettre à votre famille et je vous ai vu avec chagrin refuser une hospitalité que j’aurais été heureux de vous offrir et que j’aurais été heureux de vous continuer toujours.

Lorsque vous m’avez quitté, j’ai dit à Mme Labrunie, votre tante, que vous n’étiez pas en état d’être abandonné à vos propres forces et que vous aviez besoin d’une surveillance assidue ; j’ai été informé depuis que mes inquiétudes n’étaient que trop fondées ; j’ai su en même temps que vous attribuiez votre exaltation au chagrin que vous éprouviez de ne pouvoir vous acquitter envers moi, et aussi à la pensée que vous ne seriez plus reçu comme ami dans une maison dont vous aviez été quelque temps, et dont j’avais rêvé que vous seriez toujours l’hôte. Ne voulant pas commencer à mériter vos reproches, ni ceux de vos amis, je m’empresse de vous rassurer. Lorsque vous n’aurez plus de préventions contre moi, lorsque vous jugerez sainement ma conduite à votre égard et que par conséquent vous pourrez avoir plaisir à me voir, venez ; pour ce qui est de l’argent que vous me devez, puisque vous vous dites mon ami, traitez-moi donc en ami et pcrmettez-moi d’attendre que vos travaux aient produit tout ce que vous en espérez, sans me donner le souci de penser que cette préoccupation vous empêche de vous y livrer complètement. J’ai fait vos complimens à ma mère, à ma femme, à Antony et aux quelques autres personnes qui sont en état de les recevoir.

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