PETRUS BOREL
Lithographie de Céleslin Nanleuil, d’après Louis Boulanger. (Salon de 1839.)
LA JEUNESSE; LE ROMANTISME
laise ; « on sent qu’il n’est pas contemporain, que rien en lui ne rappelle l’homme moderne, mais qu’il doit venir du fond du passé ». La surprenante façade qu’il s’est composée, sa tenue sombre et presque correcte, l’ardeur et l’âpreté de son éloquence en imposent aux jeunes, qui sont tentés de croire à son génie et voient en lui « le grand homme spécial de la bande » L
Parmi cette assistance bigarrée, Gérard, le doux Gérard, glisse comme une discrète apparition : il est beau, lui aussi, avec son front lumineux qu’encadrent et couronnent de fins cheveux blonds, ramenés en boucles sur les tempes ; la lèvre inférieure est un peu épaisse et le menton frappé d’une élégante fossette : il a ce profil de jeune dieu qu’accuse, d’une ligne si pure, seul portrait de Gérard à cet âge, le médaillon de Jehan du Seigneur. On l’accueille, avec cette sympathie que lui ont conquise sa douceur et son inaltérable bonté. Il apporte toujours quelque récit nouveau, étincelant d’humour et de fantaisie, quelque histoire merveilleuse qu’il narre de cette voix lente et « si douce que ceux qui l’ont entendue ne l’oublieront jamais, cette voix dont les inflexions étaient si suaves, qu’on se prenait à l’écouter comme on écoute un chant »1 2. Mais on l’aime aussi parce qu’il sait écouter les autres, qu’il a toujours une oreille attentive et amusée aux inventions de ses amis, qu’il semble s’intéresser davantage à leurs travaux qu’à ce qu’il fait lui-même. La simplicité de sa tenue contraste avec tout ce qui l’entoure. Il porte, l’été, des vêtemens d’orléans noir, et, l’hiver, un habit bleu de la coupe la plus bourgeoise3 ; une cravate discrète entourait un col blanc de chemise, qui eût soulevé, à l’égard de tout autre, les protestations des romantiques contre cet emblème de l’épicier ou du philistin.
Il est vrai que la même tolérance était accordée à un autre familier de la maison. Celui-là traversait les groupes truculens, vêtu d’une redingote sombre, d’un pantalon gris, et portait un peLit col de chemise rabattu sur une large cravate noire. Des cheveux châtain clair, dont une mèche ondulait sur le front, encadraient un visage rasé, d’une pâleur particulière, «qu’illuminaient des yeux fauves