‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 173 sur 229 · Poésie manuscrite. Collect. Spoelberch de Lovenjoul · texte numérisé non relu

Poésie manuscrite. Collect. Spoelberch de Lovenjoul

AURÉLIA 333

t-il... — Si c’était le néant? [Plût à Dieu ! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort soit le néant... »

Il songe à Dieu, au souvenir d’Aurélia, et il échappe au vague chrétien, qui survit en lui, cette lamentation, où peut-être subsiste la dernière espérance :

« ...Elle pourtant croyait à Dieu et j’ai surpris un jour le nom de Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement que j’en ai pleuré. Oh ! mon Dieu ! cette larme, — cette larme... Elle est séchée depuis si longtemps! cette larme, mon Dieu! rendez-lamoi !

« Lorsque l’âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le désordre de l’esprit et le retour de la froide réflexion, c’est dans la pensée religieuse que l’on doit chercher du secours ; je n’en ai jamais pu trouver dans cette philosophie qui ne nous présente que des maximes d’égoïsme et tout au plus de réciprocité, une expérience vaine, des doutes amers; — elle lutte contre les douleurs morales en anéantissant la sensibilité ; pareille à la chirurgie, elle ne sait que retrancher l’organe qui fait souffrir; — mais pour nous, nés dans les jours de révolutions ou d’orages, où toutes les croyances ont été brisées, élevés tout au plus dans cette foi vague qui se contente de quelques pratiques extérieures, et dont l’adhésion indifférente est plus coupable que l’impiété et l’hérésie, — il est bien difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l’édifice mystique dont les innocens et les simples admettent dans leur cœur la figure toute tracée ; l’arbre de science n’est pas l’arbre de vie... 1 »

Est-il dément? Le fut-il jamais, le redeviendra-t-il, celui qui vêt cette lucide pensée de cette précise et ferme expression?

...Et qu’on ne sourie pas à cette conclusion de sa longue angoisse religieuse. Elle est, au contraire, d’une logiquesipénétrante, d’une si lumineuse poésie !... N’est-ce pas à Aurélia, la dame de son illusion amoureuse, qu’il appartenait de lui offrir, à la lisière de ce monde, — tel le bouquet de roses présenté par la belle Isis, — le mot de l’éternelle énigme? Et la Vierge chrétienne n’est-elle pas, aussi bien dans la foi de son mystique ésotérisme que dans la rationnelle conception de son syncrétisme, l’aspect définitif de la Mère céleste, symbolisée, en d’autres instans de l’humanité, par les identiques figures de Déméter, d’Isis ou d’Astarté?

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