Aurélia, 2e partie, ch. i
11 a donc répudié le suicide et pu écrire, sur ses dernières notes intimes, ces mots : « Tout esi dans la fin 1 ». Il a la conscience d’avoir purifié les fautes de sa vie. La certitude de l’immortalité et de la coexistence de tous ceux qu’il a aimés sur la terre « lui est arrivée matériellement pour ainsi dire»; et il conclut, «en bénissant l’âme fraternelle, qui, du sein du désespoir, l’a fait rentrer dans les voies lumineuses de la religion ».
N’est-ce pas là son testament et son absolution?... Pourtant le livre ne s’achève pas... Par une horrible contradiction, la fatalité a voulu tracer, de son stylet de fer, l’épilogue du poème. La même voix désespérée, naguère entendue, n’est-elle pas venue lui répéter : « Il esl Irop lard: les dieux sont morts et ta prière est inutile?... » Ou bien ayant vainement scruté le Sommeil, le Rêve et l’Extase, ces trois portes ouvertes sur l’Au-delà, n’a-t-il pas voulu entr’ouvrir la dernière, — la mystérieuse et sombre porte dont nul n’est revenu, l’ayant franchie, expliquer le secret? Lui-même a gardé fermée l’énigme de sa fin : les ultimes feuillets d 'Aurélia furent trouvés, par une aube livide de janvier 1855, dans les poches de Gérard, mort, pendu au soupirail d’une impasse immonde du vieux Paris, la rue de la Vieille-Lanterne...
1. Sur un carnet de Gérard de Nerval ( l’Artiste , 13 mai 1855).
Chacun s’efforça de discerner quelle part de misère, de désespérance ou de folie devait être attribuée à cette fin lugubre. Certains même voulurent y voir un crime : on invoqua la position du corps, qu’on trouva le chapeau sur la tête, les jambes repliées, les pieds effleurant le sol ; le choix du lieu : ce vestibule d’égout, ce réceptacle d’immondices et d’abjection qu’était la rue de la Vieille-Lanterne... Comment avait-il pu adhérer à ce trépas ignominieux, dans cette horrible et grotesque attitude, reposer son dernier regard sur ce décor d’infamie, lui, le poète au sourire d’enfant, qui avait tant aimé la vie, le rêveur délicat, que froissaient les moindres désaccords? L’hypothèse du meurtre fut cependant écartée, etl’enquête de police conclut nettement à la mort volontaire. Au surplus, pouvait-il subsister un doute, alors que le suicide était inscrit, comme une épigraphe funèbre, en tête de cette histoire mentale, qu’il s’en dégageait comme l’aboutissement nécessaire?
Nous voudrions pouvoir retourner, sans plus d’insistance, le feuillet sinistre. Mais, pour tous, la certitude n’est pas faite et la question se rouvre, par intervalles, angoissante toujours : Gérard de Nerval s’est-il pendu ou fut-il occis par des escarpes? Il nous faut donc scruter à nouveau les élémens du problème et tenter une fois encore d’en dégager la solution.
Du théâtre du drame, il ne subsiste ni trace ni vestige : les expropriations ont depuis longtemps emporté le pâté
lépreux de vieilles bâtisses où serpentaient la rue de la Vieille-Lanterne et les autres impasses tortueuses du quartier des Anciennes Boucheries ; mais la figuration en a été conservée avec précision. Commençant aux numéros 2 et 4 de l’ancienne place du Châtelet, au milieu de la façade actuelle du théâtre Sarah-Bernhardt, la rue de la Tuerie, — ci-devant rue de l’Écorcherie, — aboutissait, après un parcours de trente-six mètres, entre les numéros 20 et 22 de la Vieille Place aux Veaux. Elle se dirigeait parallèlement à la Seine, puis, à quelques mètres de l’entrée, s’enfonçait d’environ deux mètres, au moyen d’un escalier de douze marches, branlantes et visqueuses, et se prolongeait par la rue Basse de la Vieille- Lanier ne , innommable couloir au fond duquel croupissait la fange d’un égout : c’était le caniveau qui autrefois déversait à la Seine le sang et les détritus de l’écorcherie. De cette partie, encaissée entre les hauts murs des noires maisons, on apercevait au fond, vers la place du Châtelet, une étroite entaille lumineuse, dont la clarté s’interrompait en haut de l’escalier, laissant dans une ombre sinistre le surplus de la ruelle.
Au niveau de la rue haute, un palier de bois, muni d’un garde-fou, surplombait au-dessus des marches, donnait accès à la porte d’un bouge, dont l’hospitalité s’annonçait par une grosse lanterne portant cette inscription : On loge à la nuit. Café à l'eau. D’autres enseignes étaient peintes en grosses lettres sur le mur voisin : Bains de Gesvres, et plus bas : Boudel , entrepreneur de serrurerie. Au-dessous du palier, à hauteur de la quatrième marche, s’ouvrait une baie grillée de lourds barreaux, traversée au milieu par un croisillon ; une porte, à côté, permettait d’accéder de la rue basse à la maison louche. L’escalier s’interrompait en son milieu par un palier d’un mètre environ, formant repos entre les deux tronçons, le supérieur comptant sept marches et l’inférieur cinq : ce dernier obliquait à gauche pour laisser place à une autre grille, celle de l’égout, qui, venant du marché Saint-Jacques, canalisait autrefois le ruisseau rouge des boucheries, mais ne servait plus alors qu’à l’abduction des eaux ménagères. Le llux immonde, suivant la pente du sol, obliquait à droite, sous une voûte creusée dans la muraille en retour, et ce ru infect se continuait, en pente rapide, d’abord à ciel ouvert, ensuite voûté, jusqu à la
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RUE DE LA VIEILLE-LANTERNE D’après la lithographie de Célcslin Nanleuil.
Seine, dont on apercevait au loin le miroitement argentin. Cette galerie, dans laquelle un piéton pouvait circuler, avait servi naguère de refuge aux auteurs du complot des Prouvaires. En face de la baie grillée se trouvait une écurie souterraine où venaient se loger, pêle-mêle, les misérables auxquels manquaient les quatre sous requis pour l’octroi d’un «lit convenable». De l’autre côté, au-dessus d’une voûte, où s’enfonçait, large d’un mètre, un circuit de la ruelle, une clé symbolique, peinte en jaune, servait d’enseigne à la boutique du serrurier. La plus sordide truanderie rampait dans la fange de ce dédale, repairait la nuit à l’auberge sans nom.
Au-dessus de cette lèpre médiévale, la tour Saint-Jacques haussait sa couronne dentelée aux emblèmes apocalyptiques ; les dénominations conservées à ces vieilles ruelles y ajoutaient une couleur locale qui, vingt ans auparavant, eût ravi les disciples du Petit Cénacle : c’étaient les rues de la Vieille-Tannerie, du Piecl de Bœuf, de la Tuerie, Vieille Place aux Veaux et Sainl-J acques de la Boucherie. On accédait jadis à la rue de Y Escorcherie, en longeant la Prison du Châtelet, par la rue Trop va qui dure, devenue plus tard la Descenle de la Vallée de Misère.
De ce lieu sinistre nous possédons mieux que de froides descriptions : des artistes, de pieux amis ont voulu en fixer pour toujours l’horreur tragique. Sans parler de la lithographie de Gustave Doré, véritable poème d’une si pénétrante allégorie, nous avons la précise eau-forte de Léopold Flameng 1, un dessin au lavis de Legrip 2, des croquis de Roger de Beauvoir, de Jules de Goncourt, de Victorien Sardou 3. Mais la plus impressionnante vision qui nous en ait été léguée est due à Célestin Nanteuil, qui, dans une lithographie simple et nue, par quelques oppositions de blanc et de noir, a résumé l’épouvante de l’impasse de désespoir 4.
Ce fut le 26 janvier 1855, entre six et sept heures du matin, alors qu’un jour blafard commençait à filtrer sur les parois des lugubres maisons, qu’on aperçut Gérard, pendu