‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 175 sur 229 · Publ. dans l’ Artiste · texte numérisé non relu

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à la grille de l’escalier. Il était accroché au troisième barreau, à l’intersection du croisillon, au moyen d’un cordon mince en toile écrue, ceinture de tablier de cuisine, d’après Houssaye et Maxime du Camp, lacet blanc de corset, muni de son ferret de cuivre, d’après Nadar. La tête était couverte d’un chapeau haut de forme, l’extrémité des pieds rasait le pavé, les jambes étaient repliées, soit par un effort de traction, soit par le désir d’éviter la rencontre d’un point d’appui en touchant le sol. Une pierre se trouvait près de là, attestant la précision avec laquelle il avait procédé : pour fixer à la grille les extrémités du cordon qui entourait son cou, il était monté sur la première marche, de manière à rester suspendu dans le vide, en abandonnant ce point d’appui. Mais, pour éviter qu’un balancement ou un instinctif ressaut ne l’y pussent ramener, il y avait placé la pierre trouvée près de lui et sur laquelle il était monté, rendant ainsi impossible tout' nouveau contact avec la marche : un simple coup de pied pour écarter cet appui, un bond dans le vide, et l’œuvre de mort s’était accomplie...

Vers six heures, l’hôtesse du logis borgne, qui venait do boire le réveille-matin avec un apprenti, reconduisait ce client sur le pas de la porte : « Voyez, s’écria celui-ci, qu’est-ce que ce monsieur fait donc là-bas?... — Mais c’est un homme qui est gelé », dit l’hôtesse. L’apprenti, qui s’était avancé, se recula vivement. « Non, répliqua-t-il, c’est un monsieur qui s’est pendu. ..«Tel est, du moins, le récit que fait Arsène Houssaye, dans un article publié en 1860, dans Paris qui s'en va. Longtemps après, en 1887, dans une notice sur Gérard de Nerval, publiée dans le Livre, Houssaye, dont la fantaisie égare parfois la mémoire, fournit une autre version : c’est une laitière, accompagnée d’un ivrogne, qui aurait la première aperçu le cadavre. L’homme, peu clairvoyant, aurait salué. « Mais vous ne voyez pas qu’il est pendu, lui dit la laitière. — On ne se pend pas avec un chapeau sur la tête», répliqua l’ivrogne...

On appela du secours : le pendu remuait encore; un de ses bras s’agitait dans un dernier réflexe... « Il faut couper la corde », dit quelqu’un. Mais, du cercle de badauds qui s’était formé autour de la grille, l’inepte objection surgit: « Mais non, il faut d’abord prévenir l’autorité ». Un

chiffonnier fut dépêché au commissariat, et l’agent requis survint enfin, coupa la corde. Nadar, qui rapporte ces détails, ajoute que le Dr Pau, faisant son service de garde nationale à l’Hôtel de Ville, accourut, et, sentant un reste de vie, pratiqua une saignée qui réussit; puis il essaya longtemps de l’insufflation buccale : il était trop tard...

La nouvelle ne tarda pas à se répandre. Victorien Sardou a raconté, depuis, qu’il s’était trouvé sur les lieux, peu de temps après la tragique découverte. Ayant appris par Constant, le concierge de l’Odéon, qu’on venait de trouver Gérard de Nerval pendu dans une ruelle voisine du Châtelet : « C’est à l’escalier», se dit-il ; et il y courut. « Il y avait déjà nombre de curieux aux abords de la ruelle, voisins, passans, journalistes, commères surtout, menant grand bruit. — Il respirait encore, lui dit un sergent de ville; on aurait pu le sauver en coupant tout de suite le cordon ; mais que voulez-vous? Ces idiots croient encore que l’on ne doit pas décrocher un pendu avant l’arrivée du commissaire. — Et, dit Sardou, est-ce un suicide?... Le sergent hésitait : — Cela n’y ressemble guère. Ce chapeau sur la tête, ça a bien l’air d’une farce qu’on lui a faite ! »

Il fut presque immédiatement reconnu : on trouva sur lui quelques pièces d’identité : son passeport pour l’Orient, une lettre, deux reçus d’un asile, une carte de visite 1 ; enfin... les derniers feuillets d’Aurélia ! Il ne lui restait qu’une pièce de deux sous, réservée sans doute à acquitter son droit à la paille. Le corps fut conduit à la Morgue, alors située quai du Marché-Neuf, à l’extrémité nord-est du pont Saint-Michel : l’identité étant précédemment établie, le cadavre ne fut point exposé et fut étendu dans la salle des morts. Il était alors neuf heures et demie : on procéda aux constatations, dont le résumé fut consigné sur le registre réglementaire ; nous avons été admis à consulter ce document au greffe de la Morgue : nous en donnons plus loin la reproduction (84'). On y voit qu’il avait sur lui toute sa garde-robe : un habit noir, un pantalon en drap grisvert, des souliers vernis et des guêtres en drap gris : c’était la tenue de cérémonie qu’il portait aux soirées de son dernier voyage en Allemagne! Et, pour se défendre du froid, son pardessus étant au Mont-de-Piété, il portait

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