Alfred Delvau, Gérard de Nerval
la neige couvrait Paris et qu’une bise cinglante faisait draper les manteaux aux flancs des passans. — «Vous êtes bien peu vêtu pour un froid pareil, — lui dit Maxime du Camp. — Mais non, répondit Gérard, j’ai deux chemises; rien n’est plus chaud. » Gautier à son tour insista : « Il tombe des pleurésies et il souffle des angines. Il y a ici des gens qui ont plusieurs paletots et qui seraient enchantés de t’en prêter un jusqu’à ton dernier jour ! — Non, dit encore Gérard, le froid est tonique ; les Lapons ne sont jamais malades. » Puis, avec un peu d’exaltation, mais de son ton habituel, mi-railleur, mi-convaincu, il parla de sa descendance de Foulques Nerra, dont il voulait écrire l’histoire, du tétragramme de Salomon, dont les mâles de sa famille portaient le signe à gauche, sur la poitrine. Enfin, sortant de sa poche un papier, dont il tira un cordon étroit, en fil écru : « Voilà, dit-il, ce que je viens d’acheter : c’est la ceinture que portait Mme de Maintenon, quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. » C’était le cordon qu’on avait trouvé six jours plus tard, serré autour de son cou, attaché à la grille de l’impasse maudite ! Ils sortirent tous trois ; les roues des voitures craquaient dans la neige amoncelée. — «Viens dîner avec moi, Gérard, — supplia encore Théophile,
— je te ferai manger un risoilo. » — «J’ai une chambre pour vous à la maison », dit à son tour Maxime du Camp. Gérard tira de sa poche une pièce de vingt francs :
— « Merci, je n’ai besoin de rien, répondit-il, j’ai ma semaine. » Et il disparut... 1
Le cordon funeste, dont parlent ici Théophile et du Camp, un autre témoin, Saintine, l’auteur de Picciola , déclara l’avoir vu entre les mains de Gérard, à une date antérieure, trahissant peut-être une plus longue préméditation.
« L’automne qui a précédé, dit Saintine, je passais avec lui une après-midi à Enghien et Montmorency, en compagnie de Gozlan, Houssaye et quelques autres ; Lecou voulut nous faire les honneurs de la forêt. Gérard fut charmant, d’un naturel aimable et presque gai. Étayé d’un esprit subtil et d’un savoir étendu, sa raison bronchait facilement entre ces deux appuis, comme une cloche trop facilement mise en branle par le premier vent qui souffle. Sans mal penser de la vie, il paraissait assez disposé à en finir, non par dégoût, mais pour savoir ce qui doit lui succéder.