‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 19 sur 229 · Théophile Gautier, Histoire du Romantisme · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Histoire du Romantisme

pareils à des prunelles d’aigle ». Autour de lui, tout le monde s’empressait et, bien qu’on l’appelât familièrement Victor, chacun, — et Pétrus Borel lui-même, — l’écoutait avec la plus attentive déférence. La tenue bourgeoise du petit homme contrastait avec les ajustemens excentriques de ses disciples, — tel le costume austère de Napoléon avec les uniformes chamarrés d’or de ses maréchaux.

Hors cette commune soumission devant cette royauté indiscutée, il n’existe, entre ces combattans, ombre de rivalité ni de jalousie. Chez eux, l’ambition individuelle se fond dans l’enthousiasme collectif, dans la ferveur qui fait communier ces néophytes en leur apostolat de poésie. Les diversités d’art et de talent n’apportent au surplus entre eux aucune démarcation : chez la plupart se rencontrent double vocation et doubles aptitudes ; Théophile sort à peine de l’atelier de Rioult, où il récitait à son voisin de chevalet le Pas cl’ Armes du Roi Jean et la Chasse du Burgrave. Victor Hugo n’est-il pas le puissant évocateur de castels et de burgs, qui, d’une dent de plume et d’un bain de café, fait jaillir les manoirs de rêve et les fantastiques beffrois? Gérard lui-même qui, autrefois, reçut les leçons d’un peintre de portraits nommé Mignard x, dessine naïvement de fins croquis à la plume dont il enlumine ses manuscrits. Eugène Devéria, de même que Louis Boulanger et Auguste de Châtillon, sont des lettrés qui ne dédaignent point les muses : ut piclura poesis pourrait être leur devise à tous. Mais la poésie est maîtresse, et ce sont les porteurs de lyre qui mènent le branle vers la conquête de l’idéal. Jehan du Seigneur, statuaire exact, représentant d’un art austère, malgré son milieu, n’échappe pas à cette domination : entre son Roland furieux et la Esméralda donnant à boire à Ouasimodo , il modèle les médaillons de ses amis les poètes et mérite les louanges de Théophile(17) :

Puis la tête homérique et napoléonienne De notre roi Hugo ! — que sais-je moi? la mienne,

Celle de mon Gérard et de Pétrus Borel,

Et d’autres qu’en jouant, tu fais, d’un doigt agile,

Palpiter dans la cire et vivre dans l’argile — Assez pour, autrefois, rendre un nom immortel !

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