‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 184 sur 229 · CSB0 Dash, Mémoires des autres, t. VI · texte numérisé non relu

CSB0 Dash, Mémoires des autres, t. VI

-• Ch. Asselineau, Indépendance belge, du 27 janvier 1871.

Gérard avait dîné dans un cabaret des Halles, puis était entré successivement dans deux ou trois maisons peu sûres, enfin avait été interpellé par une ronde de police, sur la place Baudoyer, à deux heures du matin. Il faut s’en tenir à cette tradition qu’on ne peut plus vérifier. Le reste est enseveli dans le mystère de cette nuit affreuse : la ville était déserte sous la neige ; il gelait à dix-huit degrés, et la bise gémissait comme une plainte d’agonisant... La Seine était tout près; mais le fleuve chair iail, et son lit tumultueux et glacé parut, sans doute, à celui qui voulait mourir, un trop horrible tombeau... Quelle pensée le conduisit alors vers l’escalier de ténèbres, que n’éclairait même plus, à cette heure de nuit, la sinistre lanterne? Il devait connaître depuis longtemps ce lieu, digne de l’intéresser à plus d’un titre : ce quartier d’abord, cette lèpre médiévale, où serpentaient les ruelles aux appellations archaïques, avaient dû l’attirer bien des fois; il y avait rêvé des échoppes de maléfices et de l’ouvroir de sorcellerie de Nicolas Flamel ; puis, à l’entrée de la place du Châtelet, un marchand de couleurs avait installé, comme enseigne, sous verre, découverte en son cercueil enluminé, une vraie momie venue d’Égypte... Plus loin, sautillant sans cesse du palier de la maison borgne à l’escalier, un corbeau apprivoisé, un lamentable corbeau, faisait entendre à peu près ces mots : « J’ai soif ». Cet accessoire fatidique devait avoir sa place obligée dans tous les récits du drame, et le piteux « J’ai soif » devenir le mélancolique « Never more! » du corbeau d’Edgar Poë... Oh! les débauches verbales et les homélies farouches que le choix de ce lieu et ce trépas congruant n’eussent pas manqué, vingt ans auparavant, d’inspirer à Pétrus Borel et à ses frères de romantisme (86) !

On peut croire cependant qu’en s’engageant dans la ruelle, Gérard n’ait pas immédiatement conçu la pensée du suicide, mais que, las, grelottant sous la bise, il ait d’abord songé à l’hospitalité du bouge. L’hôtesse, interrogée par le juge d’instruction, déclara, en présence de Iloussaye, que, le matin, voyant le pendu, elle n’avait pas reconnu un de ses habitués, mais que, dans la nuit, vers trois heures, on avait frappé à sa porte... ; elle regrettait bien de n’avoir pas ouvert, mais elle avait tous ses lits pleins, et puis, elle ne pouvait pas savoir : « Vous comprenez, — ajouta-t-elle,

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RUE DE LA VIEILLE-LANTERNE D’après la lithographie de Gustave Doré.

— on a son monde, son va-et-vient, on ne s’inquiète pas des gens du dehors... 1 »

Alors il était descendu vers le cloaque, où, du moins, la bise serait moins âpre, et, pendant trois mortelles heures, il avait encore supporté de vivre : peut-être s’était-il endormi. Mais quand, le matin, il avait aperçu, là-haut, entre les murs noirs, l’étroite échancrure de ciel s’éclairer d’un jour livide, il avait frémi à la pensée de retourner parmi les hommes... Allait-il donc recommencer l’inutile combat, sa belle flamme éteinte, les Muses enfuies, les Cydalises mortes, voué à la dégradante et inéluctable misère?... Le destin sans doute l’avait conduit là, rue de la Tuerie ou de la Vieille-Lanterne, entre la momie et le corbeau, sous la clef symbolique, un jour funeste : le vendredi, à une date fatidique : le 26, deux fois treize... Le hasard seul avait-il à ce point compliqué l’écheveau des fatalités? Evidemment l’heure était sonnée : la mort l’appelait de ses bras maigres, souriante, auxiliatrice...

Si, en cet instant, quelque impulsion délirante n’emporta pas sa volonté, s’il put peser, d’un lucide jugement, la responsabilité de sa mort, il ne dut pas lui venir à l’esprit qu’il transgressait la loi divine ou qu’il manquait à un devoir humain. Celui dont nulle action mauvaise ne ternit l’existence, dont la droite conscience s’alarmait de la plus légère faute, n’avait pu céder qu’à la fatalité ou à ce qu’il croyait être un ordre des dieux. La sérénité extatique que son visage conserva dans la mort semblait attester que son âme s’était enfuie doucement, sans révolte ni colère. Devant ses yeux mourans, l’horrible décor s’était évanoui; peut-être avait-il vu, comme en la lithographie de Doré, s’entr’ouvrir le beau paradis, où l’attendaient les Cydalises, où le conviaient les douces Muses, dont il entendait bruire le chœur aérien :

L’éternité profonde Souriait dans vos yeux ;

Flambeaux éteins du monde,

Rallumez-vous aux cieux...

Parmi les amis de Gérard, il en est peu qui se soient montrés crédules à la thèse du suicide. On eut beau invoquer

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