‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 185 sur 229 · Arsène Houssaye, Paris qui s’en va · texte numérisé non relu

Arsène Houssaye, Paris qui s’en va

les témoignages recueillis, les paroles des derniers jours, l’expression sereine et apaisée du visage, l’absence sur le corps de toute trace de lutte ou de blessure (87) ; vainement on fit remarquer que des assassins, assez habiles et assez prudens pour expédier leur homme sans violences apparentes, n’auraient pas ensuite audacieusement pendu le cadavre à la porte même de la maison du crime, alors surtout que le couloir voûté, conduisant à la Seine, leur offrait un moyen sûr de le confier à l’oubli du fleuve. Bref, il y avait, en faveur du suicide, ce qu’en langage judiciaire on appelle des présomptions graves, précises et concordantes, alors que l’hypothèse du meurtre apparaissait dénuée de toute vraisemblance. Cela n’empêcha pas Roger de Beauvoir et surtout Dumas d’affirmer que le pauvre Gérard avait succombé dans un guet-apens. Busquet apporta plus tard l’appoint du témoignage que nous avons relaté. Mais, ce qui surprend davantage, c’est que Théophile Gautier, bien que paraissant, en ses deux notices, admettre qu’il y ait eu suicide, ait toujours soutenu oralement que Gérard avait été victime d’un assassinat. Nous ne nous en sommes pas tenu aux dires d’Arsène Houssaye et nous avons fait appel aux souvenirs de Mme Judith Gautier. Or, celle-ci nous a confirmé, — ce que d’ailleurs elle énonce brièvement dans son Collier des Jours — la croyance tenace, qu’a toujours gardée son père, à une intervention criminelle dans la mort de Gérard.

Quant à Houssaye, sa conviction était moins nette : « J’ai cru aussi au suicide, dit-il, et je me suis contredit plus d’une fois ». Des doutes lui sont d’abord venus, en ne retrouvant pas, sur le cadavre, les petites médailles cabalistiques, non plus que la montre offerte à Gérard au dernier jour de l’an par sa bien-aimée tante, Mme Labrunie. Plus loin il conclut ainsi : « Un dernier mot !... Gérard a été pendu : mon sentiment, plutôt que ma raison, me fait parler comme Théo... »

Leur sentiment... — tel est bien le vrai mot; — leur piété les incita peut-être à préserver de l’opprobre du suicide la mémoire de l’ami ; mais, d’autre part, ils n’admettaient pas que Gérard eût pu céder au désespoir, car c était reconnaître, dans le drame de la rue de la Vieille-Lanterne, une part de misère et d’infortune qu’ils n avaient su ni

deviner ni secourir. Or, si attentive qu’eût été leur sollicitude, si empressés qu’ils se fussent montrés à héberger le nomade, à lui tendre leur bourse aux heures de détresse, ils se reprochaient de n’avoir pas fait plus encore, de n’avoir pas prévu un dénouement qu’un peu de vigilance eût sans doute prévenu. Ils ne concevaient pas que Gérard fût à bout de ressources, alors, disaient-ils, que sa copie était reçue partout sans examen, que les revues les moins accessibles lui étaient ouvertes, qu’une avance était toujours prête chez ses éditeurs, sur la seule promesse d’un manuscrit et qu’aux heures d’instante pénurie, il trouvait encore, à la caisse de la Revue de Paris et du Mousquetaire, et surtout à celle de la Comédie-Française, le louis indispensable aux plus immédiates nécessités. Cependant il n’acceptait, le plus souvent, que ce qui pouvait lui être dû, ou ce qu’il était certain de pouvoir rendre. Les avances qu’il touchait avaient leur rigoureuse imputation et le louis qu’il recevait fréquemment de Houssaye était passé au débit de Misanthropie el Repentir, ou du Don Japhet d'Arménie, de Scarron, qu’il était chargé de refaire pour la Comédie. 11 n’aurait certes pas consenti longtemps à se faire héberger par ses amis, ni à vivre, sans compensation, à leurs dépens. Il n’avait du bohème que le dédain de l’argent et l’insouci des besoins futurs ; mais la conscience d’une dette troublait son repos et sa délicatesse répugnait au moindre parasitisme. C’est ce qui rend si angoissant le combat acharné des derniers jours, son effort à ressaisir la pensée défaillante, -à se soustraire aux ténèbres qu’il sentait de plus en plus envahissantes.

L’emprunt d’une pièce de cinq francs, ou même de quelques sous, qu’il faisait la veille de sa mort, ne permettait plus de contester l’affreux dénûment ; mais cette misère apparut encore avec une plus douloureuse évidence, lorsque Méry raconta la visite que Gérard avait tenté de lui faire le 24 : ne l’ayant pas rencontré chez lui, il avait tiré un sou de sa poche et, après y avoir tracé une croix avec son canif, l’avait confié au valet de Méry, en lui disant : « Jean, aussitôt que votre maître rentrera, vous lui remettrez ce sou de ma part... » Pour qui connaissait Gérard, il n’y avait pas à se méprendre sur la signification de ce présent ; et Méry ne s’y méprit pas : « N’en

déplaise à Théophile Gautier, dit-il, je crois que Gérard avait voulu faire entendre un cri de misère. Ce sou est la forme symbolique qu’il a donnée à sa plainte... C’était comme s’il eût dit : Méry, voilà mon dernier sou; si l’on ne m’en tend pas d’autres, je mourrai de faim. » Ce sou fut offert par Méry à Alphonse Royer, qui le conserva pieusement dans un médaillon. 1

Mais le dénûment présent n’aurait pas suffi à expliquer cette fin, s’il ne s’y était mêlé l’angoisse de la misère future, l’épouvante du naufrage spirituel, pire que le trépas immédiat... Et, ajoute Houssaye, si Gérard s’est abandonné à la désespérance, c’est surtout parce qu’il était seul et que le Væ soli est une impitoyable loi humaine. Que n’avait-il rencontré le dévouement de quelque pauvre fille, qui, comme la Juliette d’Henri Heine, l’aurait veillé avec cette tendresse dévote qu’éprouvent parfois les âmes simples pour les poètes ! Mais quelle femme eût pu toucher ce cœur, en chasser le fantôme qui y régnait d’un si exclusif pouvoir? (88)

Il y eut peut-être de toutes ces causes réunies dans cette brusque démission de la vie. Mais l’explication préférée des poètes, peut-être la seule vraie, est celle qu’a donnée Paul de Saint-Victor : « Il est mort, on peut le dire, de la nostalgie du monde invisible : ouvrez-vous, portes éternelles ! et laissez entrer celui qui a passé son temps terrestre à languir et à se consumer d’attente sur votre seuil. 2 »

Le suicide reste, hélas ! la seule admissible solution de l’énigme. Le commissaire de police en avait fait la conclusion motivée de son procès-verbal ; le Dr Pau, qui avait tenté sur le corps quelques pratiques de sauvetage, avait émis le même avis. Enfin le Dr Devergie, médecin-inspecteur de la Morgue, très familier sans doute avec ce genre de vérification, faisait consigner, sur le registre du greffe, la mention : suicide. Le lendemain 27, Houssaye, encore préoccupé des objections de ses amis, écrivit au commissaire de police pour réclamer un supplément d’enquête. Ce magistrat, nommé Blanchet, avait débuté dans l’université et fut reconnu par Maxime du Camp pour l’ancien pion de garde, préposé aux arrêts du collège Saint-Louis, lorsqu il

1. Philibert Audebrand, Petits mémoires : le sou de Gérard de Nerval.

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