Publ. par Arsène Houssaye, le Livre
enfin le repas hebdomadaire que l’enfant prodigue venait, en dehors de ses voyages, prendre à la table paternelle? Cela, croyons-nous, devrait suffire à absoudre le Dr Labrunie du grief de coupable indifférence et de sécheresse de cœur dont il fut peut-être injustement chargé (89).
Le 30 janvier, à midi et demi, le service funèbre fut célébré à Notre-Dame. Tout ce que Paris comptait de poètes, d’écrivains et d’artistes illustres se réunit dans la nef vénérable, et suivit, en nombreux cortège — plus de trois cents personnes, estima-t-on, — la dépouille du bon Gérard au Père-Lachaise. Jamais héros populaire n’avait été conduit au tombeau avec une tristesse plus émue et des larmes plus sincères. Sur le parcours, la foule s’étonna de cette longue théorie d’hommes célèbres, qui, le front penché sous le poids de leur commune douleur, semblaient suivre le cercueil de quelque proche bien-aimé. On vit Théophile Gautier, souffrant d’un abcès à la gorge, accompagner son ami, la tête enveloppée d’un foulard jaune qui rendait plus livide encore la pâleur de son teint...
Oui donc n’aurait aimé, n’aurait pleuré Gérard?... 11 n’avait aucun des défauts qui froissent et éloignent les hommes : il ne connaissait ni l’orgueil ni l’envie. Nul, parmi la gent irritable des poètes, ou les susceptibles confrères de la presse et du théâtre, n’aurait pu formuler contre lui ombre de grief : loin de nuire à la gloire ou au succès d’autrui, il ne cherchait qu’à s’effacer, qu’à demeurer obscur, cédant le pas, sur le livre ou l’affiche, au plus médiocre collaborateur, laissant parfois les autres s’affubler de ses dépouilles. Et la bonté chez lui s’entourait de tant de grâce ! On se rappelle la lettre à Mme de Solms !... Son amitié ne se bornait point aux faciles effusions dont maints artistes sont si aisément prodigues, mais s’affirmait dans l’épreuve par un besoin de se dépenser, de se sacrifier. S’agissait-il de servir l’intérêt, d’assurer le succès d’un camarade, il n’était peines ni démarches qu’il n’acceptât. Pour remplacer Théophile dans son service de critique, lui, le nomade qui ne put jamais s’astreindre à un travail régulier, s’enferma quinze jours de suite, exécuta, avec une ponctualité de bureaucrate, le labeur de son ami. Alphonse Karr nous l’a montré, pendant leur collaboration au Journal, assumant toute la besogne, couchant sur les tables
d’imprimerie, pour permettre à son directeur d’aller se reposer dans son jardin de Sainte-Adresse1. Busquet fut frappé d’une attaque de choléra, en 1848 : il vit, le lendemain, Gérard installé à son chevet, souriant et causant de poésie, sans souci de l’horrible contagion. Et que de délicatesse et de suavité il apportait à servir ses amis, à se rappeler à leur souvenir : une fleur, un présent symbolique, une apparition hâtive et joyeuse comme un vol d’hirondelle, suffisaient le plus souvent à affirmer qu’il n’oubliait pas...
Francis Wey, l’un de ceux qui avaient le mieux éprouvé cette douceur d’âme, prononça sur la tombe les paroles d’adieu (90). Le corps fut inhumé dans une concession conditionnelle acquise la veille par M. Godefroy, directeur de la Société des Gens de lettres, le même que nous avons vu, quelques mois auparavant, intervenir pour la sortie de Gérard de la maison de Passy. Mais le généreux élan qui s’était manifesté à la première heure, n’aboutit, hélas ! qu’à un imparfait résultat. Dans le Mousquetaire du 30 janvier, Méry et Dumas étalaient, en première page, un pompeux colloque pour régler le sort des cendres de Gérard, s’attribuant respectivement, il va de soi, tout le mérite de l’initiative :
« Mon cher Dumas — écrivait Méry en tête du journal — vous êtes toujours en verve de bonnes actions ; il faut que vous trouviez, cette fois, non pas un monument, mais deux mètres carrés d’argile, une pierre et une. croix pour notre pauvre ami Gérard de Nerval. Je me garderai bien de vous donner une idée, vous inventez tout de suite quand il s’agit de trouver le vil argent pour une œuvre noble. Cependant, je hasarderai ceci : nos bons amis, Alphonse Royer et Marc Fournier, pourraient donner des représentations sur leurs théâtres, où Gérard de Nerval a obtenu de beaux succès. 11 faut si peu pour poser une pierre sur une fosse. Tibi el luis. — Méry. »
Suivait une pièce de vers du même Méry, dont la hâtive improvisation ne peu! excuser la médiocre qualité :
11 est mort !... Tôt ou tard le malheur se décide,
Mort dans l'étouffement de janvier homicide...
Etc....