Alphonse Karr, le Livre de Bord
Le reste est à l’avenant... Mais, dans la colonne voisine, en regard de la requête de Méry, le roi du roman-feuilleton répondait à son compère par un geste glorieux à la Porthos :
« Cher Méry, ce que vous proposez est la chose la plus facile du monde. J’ai le marbre. Je le donne.
« Deux ou trois cents francs sufiiront à tailler la pierre et à y graver l’inscription. Quant au terrain, il est acheté, je crois, par la Société des Gens de Lettres.
« Nous dînons demain chez Rachel. Après le dîner, vous ou moi prendrons le bras de notre grande tragédienne. En cinq minutes, la quête sera faite et la somme au complet.
« A ce pauvre Gérard, il ne faut qu’une dalle de marbre noir et des vers dessus. Tombe de poète, épitaphe de roi.
« A vous,
Alexandre Dumas.
« 28 janvier 1855. »
Autant en emporta le vent. La concession perpétuelle fit place à une concession décennale, pour laquelle M. Godefroy ès noms acquitta péniblement la somme de 188 fr. 80 (91).
Seuls désormais, Théophile et Houssaye veilleront sur la tombe de leur ami. Il est vrai qu’ils le feront avec une piété attentive qui, jusqu’à leur mort, ne se démentira point. Six semaines après les obsèques, le 13 mars 1855, le Dr Labrunie les « autorisait à faire poser immédiatement le marbre destiné au tombeau de son fds » : ce fut une pierre de granit, sans aucune inscription, — ce qui sans doute valait mieux que les vers de Méry !
Cependant il était dit que celui qui avait tant erré sur la terre n’achèverait pas sa dernière étape dans ce tombeau. L’imparfait sacrifice de la Société des Gens de Lettres exigeait qu’à l’expiration des dix ans, un complément de droits fût acquitté, pour que de provisoire la concession devînt perpétuelle. Cette prestation n’étant point effectuée, la Société fut avisée, en mars 1867, que la Ville avait disposé de l’emplacement, où tout droit d’occupation était périmé pour les cendres du pauvre Gérard. En même temps, Arsène Houssaye recevait d’un jardinier funéraire de la rue de la Roquette, nommé Hâtons, — un nom de circonstance,
ajoute Houssaye, car l’urgence était extrême, — le fruste billet que voici :
« Monsieur, en ma qualité d’entreteneur de la tombe funèbre de feu Gérard de Nerval, en son vivant homme de lettres, dont la tombe a été créée conditionnelle pour finir en 1865, laquelle tombe périmée est aujourd’hui retournée à la Ville, et les insignes funéraires en sont ôtés, si bien qu’il ne reste plus que le corps qui reste à votre disposition. Quand vous voudrez bien aviser pour un déplacement ou tombeau particulier dans deux mètres que vous pourrez acheter plus loin et que j’entretiendrai avec plaisir. »
Gautier et Houssaye se rendirent immédiatement près du baron Haussmann et purent obtenir, en versant le complément nécessaire, la concession perpétuelle d’un nouveau terrain, situé dans une autre partie du cimetière. Le 19 mars 1867, eut lieu l’exhumation, en présence des deux amis. Arsène Lloussaye a rappelé, dans ses Confessions, les détails macabres de ce dernier acte du drame, où Théophile et lui avaient tenu les rôles mélancoliques d’Hamlet et Horatio devant le fossoyeur.
« Le pauvre squelette était en pièces, la Mort ayant fait rapidement son œuvre. Spectacle horrible : la tête qui avait représenté la beauté virile n’était même plus représentée par un crâne sévère. Des milliers de vers s’y étaient suspendus en grappes et s’y étaient presque ossifiés. Ce fut tout un travail pour la dégager : nous ne respirions plus ... 1 »
Un petit cercueil d’enfant suffît à recueillir tout ce qui avait été Gérard de Nerval... Pulveris exigui...
Le 13 février 1875, ce tombeau se rouvrit une fois encore pour recevoir les restes d’un obscur homme de lettres, Charles Colligny, décédé en 1874 à l’hôpital Lariboisière, et dont le nom seul fut gravé sur la pierre intacte (92). Houssaye avait voulu sans doute faire œuvre pie, en abritant la cendre de cet autre déshérité; mais n’eût-il pas été préférable d’assurer à la dépouille de Gérard la privauté de la sépulture? Il songea plus tard, il est vrai, à pourvoir son ami d’une tombe moins anonyme : le 12 mars 1890, alors que lui-même voyait l’ombre s’étendre sur la route, que le sort lui avait faite, à lui, si longue et si fleurie, il jugea