‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 190 sur 229 · Arsène Houssaye, Souvenirs d'antan, le Livre · texte numérisé non relu

Arsène Houssaye, Souvenirs d'antan, le Livre

l’heure venue de mieux honorer celui qui, depuis si longtemps, l’avait devancé dans la mort... Il fit poser, sur la pierre tumulaire restaurée, une fine colonne en marbre blanc supportant une urne voilée : sur le fût, ces seuls mots : A Gérard de Nerval, et sur le socle, en caractères plus petits : Son ami Arsène Houssage. Le lieu est bien choisi et l’ombre suave doit se complaire en cette allée discrète dont les tendres feuillages font si bien valoir les blanches sépultures (93). Les tombes voisines recèlent des cendres amies : bien en face, voici le grand Ralzac ; son buste domine la grêle colonne et son regard semble chercher l’âme charmante dont il avait, l’un des premiers, discerné la fine essence ; à gauche, c’est Casimir Delavigne, dont la Muse ravit Gérard adolescent ; puis, à sa droite, repose le bon Nodier, « l’un de ses tuteurs littéraires », a-t-il dit dans Angélique , parce que, l’un des rares avec lui, il sut traverser la tourmente romantique, sans que sa pure forme de classique en fût altérée; non loin encore, apparaît le masque de marbre d’un autre contemporain, qui fut aussi un aimable conteur, Émile Souvestre. Ah ! si, comme il le croyait, les esprits libérés pouvaient revenir au-dessus de leurs stèles funéraires, en quels divins colloques devraient s’entretenir ces âmes de choix !

C’est devant ce tombeau, où m’a conduit la dernière page de ce livre, que je voulais m’arrêter pour clore cet épilogue, et recueillir peut-être, dans le murmure des cyprès et des saules, quelque suprême écho de l’âme mélodieuse. Mais ma piété m’avertissait que rien de lui ne pouvait demeurer là, où le hasard seul avait enclos sa cendre, que le petit cercueil n’y devait receler que poussières muettes. Or, si quelques cellules immatérielles doivent subsister de ces esprits élus que pénètre une lueur d’éternité, si leur spectre lumineux peut encore, selon la foi de Gérard, flotter dans l’atmosphère de la vie, ce n’est pas dans le néant du tombeau qu’il faut les chercher, mais aux lieux et aux paysages qu’ils ont aimés ou réfléchis, à la terre à laquelle, vivans, les attachait un indestructible lien.

. C’est donc aux solitudes de Mortefontaine et de Chaâlis que je devais retrouver l’ombre amie. Et j’ai refait, aux lieux que j’ai tant de fois visités, ce dernier pèlerinage. Là,

chaque arbre, chaque pierre me parlent du délicieux vagabond : le suave fantôme d’Adrienne s’attarde encore sur les gazons de Mortefontaine, et, dans la brume rosée des étangs, vogue toujours la ilottille fleurie des Compagnons de l’Arc. Longeant les murs de Saint-Sulpice-du-Désert, le couvent illusoire où il veut que sa religieuse soit morte, je suis redescendu vers Chaâlis : les belles pierres de la ruine rêveuse s’azurent dans l’atmosphère du couchant ; le grand étang se teinte des ors du crépuscule, miroir vermeil dont l’éclat se rehausse de sa brune ceinture de forêts. Une vapeur légère monte des roseaux, accompagnement harmonique à ma rêverie...

Alors, de l’extrémité de l’étang, un bruit d’ailes, métallique et strident, a traversé le silence : deux cygnes ont pris leur vol et tournent au-dessus des eaux, leur long col tendu, leurs grandes ailes battantes, en un essor éperdu. Longtemps ils volent ainsi, affolés de je ne sais quel mirage ; puis leurs orbes se rétrécissent, et, las enfin de cette course sans issue, ils retombent au lieu de leur départ, dans un jaillissement d’écume argentine.

L’ombre maintenant grandissait, les brumes se condensaient sur la face ternie de l’étang : alors je songeai à ce rapide éblouissement des yeux humains que doit si tôt clore l’ombre définitive, à cette vaine exploration de l’irréel, qui conduit les esprits impatiens à la lisière de l’inconnaissable et les fait choir, las de leur essor inutile, dans le néant du gouffre d’oubli. Était-ce ton ombre, ô doux Gérard, qui, dans ce vol des cygnes de Chaâlis, en ces lieux qui te furent si chers, m’avait offert cette vision symbolique? Ou bien n’est-il d’autre survie, pour les esprits sympathiques, que dans la force du Souvenir, en cet écho qui se prolonge, quelques années pour les uns, pour les autres quelques siècles, dans l’âme de ceux qui les suivent?

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