THÉOPHILE GAUTIER, PAR J. DU SEIGNEUR
2. GÉRARD DE NERVAL, PAR J . DU SEIGNEUR . 3. AL. DUMAS, PAR DAVID D ’ ANGERS .
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LA JEUNESSE; LE ROMANTISME
De programmes et de principes, on discute à perte de souffle. Quelques-uns font preuve d’un sectarisme plus exclusif, apportent une intransigeante âpreté dans l’exégèse de la préface de Cromwell. La muse de Delille est mise par eux fort mal en point et des huées délirantes accueillent la Melpomène de Ducis et de Legouvé.
Mais ce qui domine et réconcilie dans la disparité des systèmes, c’est un immense et commun désir de rénovation. Une sorte de sensualisme religieux se mêle à leur enthousiasme, les ravit d’extase aux pénombres des basiliques naguère profanées. Gérard a défini, mieux que nul autre, cette attente inquiète d’un idéal nouveau qui est au fond de tous les esprits :
« C’était un mélange d’activité, d’hésitation et de paresse, d’utopies brillantes, d’aspirations philosophiques ou religieuses, d’enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance ; d’ennuis des discordes passées, d’espoirs incertains, — quelque chose comme l’époque de Peregrinus et d’Apulée. L’homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ; la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits et nous faisait honte de nos heures de jours perdues... »
Et il résume ainsi, semble-t-il, tout son romantisme : un romantisme puisé aux sources mystiques du xvme siècle et qui laissera loin en arrière les vagues ardeurs idéalistes de ses contemporains, un appétit d’irréel et d’extra-terrestre bien autrement profond que les paroxysmes de surface de ses frères de lettres, et qui, alors que ces derniers auront replié leurs ailes de chimères, sangloté leurs dernières romances passionnées, l’emportera, lui, jusqu’au bout de son illusion, vers la lisière dangereuse, où la pensée défaille et où l’esprit s’abîme.
Il a dit ailleurs ce qu’il attendait de la réforme littéraire et précisé ce qu’il comprenait dans le mouvement romantique : c’est un rajeunissement de la langue, épuisée par deux siècles d’apogée, c’est une infusion de sève nouvelle au vieil arbre fatigué qui a donné ses plus beaux fruits. De bonne heure, il s’évadera des ateliers où s’élaborent les techniques verbales, où se martèlent les rimes sonores, pour remonter aux sources fraîches de l’inspiration populaire; mais, dès alors, il voudrait revenir aux gentillesses
naïves, au style primitif et «verdissant» dont Ronsard et les poètes de la Pléiade entendaient vêtir les vieilles pensées hellènes ou latines. Quelle part eut-il dans ce réveil de néorenaissance qui si intimement se mêle à l’éclosion romantique? S’il n’en fut point l’initiateur, il faut admettre que, là encore, il fit montre de cette divination qui est de l’essence même du génie. On sait qu’en 1826, l’Académie avait proposé, comme sujet de son concours d’éloquence, un Discours sur ihisloire de la langue el de la lillérature françaises depuis le commencement du XVIe siècle jusqu'en 1610. Gérard, déjà plein du sujet, ne craignit pas, malgré sa jeunesse, d’afï'ronter ce concours dont la matière, neuve alors, semblait exiger plus de maturité. Il n’obtint pas le prix, qui échut à Plularète Chasles et à Saint-Marc Girardin. Froissé de sa déconvenue, il se vengea des immortels, en écrivant une satire en vers dialogués — oh combien anodine et peu acerbe ! — qui fut, à deux reprises, en 1826, éditée par Touquet, sous le titre : l’Académie, ou les membres introuvables .
Il a publié plus tard, dans le Mercure de France au XIXe siècle, les parties essentielles, modifiées ou non, de son mémoire, qui attestent une compréhension personnelle bien rare chez un adolescent. Mais ce qui ne doit pas moins surprendre, c’est de voir formulés, à cet âge, des principes et un concept littéraires qui s'affirmeront plus tard avec une unité de vues et une logique invariables. Analysant la célèbre Défense el illuslralion de la langue française, publiée par Joachim du Eellay en 1549, il se demande comment ce législateur littéraire peut recommander d’enter, sur le tronc national près de périr, des branches étrangères, et ne le croit pas capable de porter des fruits par lui-même ; comment il conseille de créer des vocables d’après le grec et le latin, alors que le vieux français seul suffirait à fournir des sources nouvelles. A l’introduction des odes, élégies, satires, préconisée par du Eellay, il oppose ces formes poétiques qu’on retrouve dans les chroniques normandes, les fabliaux et les romans de chevalerie ; à la tragédie renouvelée de l’antique, il préfère les mystères du Moyen âge, « ces tragédies naïves et plus vraies que les anciennes ». Puis il passe à Ronsard et loue cette versification énergique et brillante, dont Corneille eut depuis le secret, que va étudier et renouveler Victor Hugo, « en délaissant la poésie raci-
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nienne, si belle à son commencement et depuis si usée etaplatie à force d’être limée et polie». Or, cet exposé fait apparaître quelles voies de ralliement il trouve ainsi pour opérer sa conversion au romantisme. C’est donc sous l’obsession des rythmes de Ronsard, mais aussi avec la naïveté de sentiment des vieilles ballades françaises, qu’il compose, entre 1830 et 1835, ses gentilles odelettes. Et s’il s’efforce de relier, ainsi d’ailleurs que Sainte-Beuve, le romantisme à la Pléiade, par la versification énergique et brillante, qui va de Ronsard à Corneille et à Victor Llugo, il s’attache surtout à retrouver ce filon primitif de sentiment qu’un art trop savant n’a point encore altéré. Déjà LIerder, l’inspirateur de Gœthe, confinant son mysticisme réformateur sur le terrain esthétique, a dit de la poésie qu’elle est le privilège des primitifs et des hommes du peuple, la victime de la civilisation et de l’expérience sociale. Pour Gérard aussi, la poésie est une fleur céleste qui n’éclôt bien que dans les âmes simples et les cœurs ingénus ; plus elle est spontanée et sans apprêts, plus rare est son parfum. L’art devra sans doute avoir son rôle et c’est de la parfaite harmonie entre le sentiment et l’expression que doit résulter la plus complète réalisation poétique. Mais lorsque la forme ne sera plus aux doigts du poète que prétexte à habiletés de facture et à prestiges de rimes, l’œuvre qu’elle vêtira sera peut-être encore une joie pour l’esprit, mais sera impuissante à faire naître l’émotion. C’est là une vérité qui se dégage, sans conteste, de l’histoire des apogées et des décadences littéraires, et Gérard n’avait pas besoin de l’autorité de Schlegel pour le démontrer. Mais en le proclamant, en en faisant sa loi en pleine effervescence romantique, il faisait montre de la plus originale pénétration. Parmi ceux qui marchaient à la suite du maître incontesté, nul ne l’entendit ni ne le suivit, et ici encore il resta le prophète solitaire.
Il fallait d’ailleurs tout le prestige que lui valut son titre de traducteur élu de Gœthe et le loyalisme affirmé lors de la bataille d ’Hernani pour le soustraire aux dédains des romantiques, dont l’ironie n’avait point épargné les Élégies Nationales. Mais il va donner, du moins apparemment, par ses essais dramatiques, tant de gages à la nouvelle école que les plus farouches novateurs applaudiront à ses tentatives : « A toi, bon Gérard, clame Pétrus Borel dans ses
Coster, bon époux, citoyen probe, doué de vertus et de piété, mais savant ou inventeur chimérique, sur lequel s’acharne le sort, et que l’ambition l'ait adhérer au pacte infernal (18).
Le Prince des Sols, diablerie en deux actes et en vers de huit pieds, fut, en décembre 1830, présenté sans succès au Théâtre-Français (19). Gérard fut plus heureux à l’Odéon, où la pièce fut reçue par acclamations, en janvier 1831 (20). Il y manquait un prologue, et c’est pour satisfaire à la condition imposée par le Comité que Gérard commanda à Théophile, toujours expéditif en ces besognes, ce morceau introductif, jugé indispensable à la compréhension du mystère.
C’était, en effet, un mystère , imité de ces spectacles du Moyen âge dont Gérard prisait tant les naïfs symboles. Le prologue fut composé, mais la pièce ne fut pas jouée. Or, devant les atermoiemens de Harel, Gérard se fâcha, et aurait même, dit-on, recouru au papier timbré ; mais le directeur madré, se sentant dans son tort, comprit qu’il fallait ruser. Il parvint à convaincre Gérard qu’en débutant avec le Prince des Sols, il compromettrait son avenir dramatique : la pièce ne pouvait réussir et, d’une manière générale, il fallait se méfier des pièces en deux actes. Un drame en cinq actes, ajoutait Ilarel, voilà ce qu’il fallait au public... Et il lui en proposa lui-même le sujet : Charles VI. Or, ce sujet ne se trouvait-il pas déjà dans la pièce principale du Prince des Solsl « Car cette diablerie, dit Théophile \ dont l’argument était une troupe de jongleurs s’introduisant, sous prétexte de représentation, dans un manoir féodal, pour enlever une beauté tenue captive par un père ou un mari tyrannique, contenait une autre pièce dans la grande, comme les boules d’ivoire que la patience des Chinois sculpte les unes dans les autres. C’était un mystère à la façon gothique, ayant pour décor une gueule d’enfer, toute rouge, surmontée d’un paradis bleu tout constellé d’or. Un ange, descendu des voûtes célestes, y jouait, avec le diable, les âmes aux dés. Nous ne nous rappelons plus quel était l’enjeu de l’ange. Par excès de zèle, et pour ramener plus d’âmes au ciel, l’ange trichait. Le diable se fâchait et appelait l’ange « grand dadais, céleste