État civil de Lalïaux, arrond. de Soissons
généalogique, à laquelle nous nous attachons, moins par respect des méthodes historiques actuelles que pour bien éclairer les influences ataviques qui ont pu s’exercer sur les destinées de notre poète. Nous pouvons de la sorte écarter, comme cause suspecte de préparation mentale, un mariage entre cousins germains, que certains aliénistes ont, sans le moindre contrôle, retenu comme élément de dégénérescence.
Il n’est pas davantage vérifié que Pierre-Charles Laurent ait mérité la main de sa parente, en cultivant le champ paternel. Adrien Boucher accueillit sans doute avec indulgence le fugitif et lui fit une place dans sa maison ; mais il ne le conserva pas longtemps près de lui ; bientôt le jeune homme entra comme domestique chez Le Peletier de Mortefontaine. Il s’y trouvait encore et demeurait à Paris, rue de Nazareth, lorsqu’après le décès d’Adrien Boucher, il revint à Mortefontaine pour épouser, le 5 novembre 1782, Marguerite-Victoire, comme lui âgée de vingt-cinq ans (2).
Pierre-Charles était homme de ressource et de décision : devenu bourgeois de Paris, ainsi qu’il se qualifie désormais, il ne pouvait songer à revenir aux pauvres hameaux qui n’auraient olïert à son activité que la culture de maigres champs. Il quitta le service de messire Le Peletier, s’acheta une pacotille et s’établit fripier aux entours du Temple. Nous l’y retrouvons à l’époque de la Révolution, rue aux Fers, n° 544 de la section des Marchés. Puis ses affaires prospérant, le fripier devint linger et ouvrit, au numéro 23 de la rue Coquillière, une boutique qu’il achalanda patiemment. Ce commerce, qu’il continua jusqu’à sa mort, lui permit d’acquérir une aisance convenable, assez pour valoir, son décès survenant, quelques années opulentes à son petit-fils Gérard.
De son mariage étaient nés trois enfans : Pierre-Louis, en 1783, lequel ne survécut pas, et deux filles charmantes, qui furent aussi deux jeunes mortes : l’une, Marie-Antoinette-Marguerite, née en 1785, fut la mère de Gérard ; l’autre, Eugénie, de quinze ans plus jeune, fut cette tante gracieuse, dont l’image reparaît en quelques brèves allusions d’Aurélia ou des Promenades el Souvenirs.
Une double transplantation, puis tout à l’heure « la rencontre de hasard d’un homme du Midi avec une femme du
Nord », feront naître Gérard à Paris : mais il aurait pu naître aussi bien, a-t-il dit, sur un vaisseau. Le lendemain de sa naissance, une nourrice l’emportait, le ramenait en sa vraie patrie, cette terre du Valois, d’où ses ancêtres sont partis, dont il doit aspirer l’air et la sève, où il retournera sans cesse, ramené par un indestructible enracinement. Il est donc bien, par une double lignée d’ancêtres, le produit de saines races paysannes ou provinciales, et, si loin qu’on remonte dans cette ascendance, on ne relève trace d’atavisme suspect. Mais il semble, par contre, qu’il n’ait manqué à son enfance et à sa jeunesse aucune des semences funestes, susceptibles d’influencer une vie de poète. Conçu, comme les enfans de sa génération, dans les affres du début de son siècle, garda-t-il, comme l’élite d’entre eux, le frisson des années tragiques, cet ébranlement des sensibilités qui sans doute prépara les outrances et les paroxysmes de 1830? N’était-il pas un de ces enfans du siècle dont parle Musset, « conçus entre deux batailles, élevés aux roulemens des tambours? De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval... » Comparez maintenant le récit de Gérard : «J’avais sept ans et je jouais insoucieux sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sur leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai : « Mon père, tu me fais mal !... »L
Ce père, c’était Étienne Labrunie, médecin-major à la Grande Armée, qui arrivait du siège de Strasbourg, boiteux de sa dernière blessure, après s’être sauvé des flots de la Bérésina. L’aspect et les aventures de ce revenant de la formidable épopée étaient bien de nature à frapper l’esprit de son fils d’une indélébile impression : nul, en effet, parmi les reîtres sublimes, qui, à la suite de Napoléon, se ruèrent à la conquête du monde, n’eût pu fournir préférables états de services.
Né à Agen le 12 juillet 1776, fils de Joseph Labrunie, tapissier en cette ville, et de Marie-Thérèse Dublanc, il est de modeste, mais probe et saine origine. Son grand-père, Étienne Labrunie, exerce encore lui-même la profession de