Théophile Gautier, Histoire du Romantisme
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volaille », et le menaçait, s’il récidivait, « de lui plumer les ailes, ce qui l’empêcherait de remonter chez son patron ». La querelle s’envenimait, il en naissait un tumulte, dont l’amoureux, protégé par le Prince clés Sols, profitait pour enlever sa maîtresse. »
Ce n’est qu’un résumé vaguement exact. Car si le manuscrit du Prince des Sots (21) est sans doute irrémédiablement perdu, deux extraits nous demeurent de la «diablerie» et de la pièce principale qui l’encadre. Nous en trouvons d’abord quelques scènes dans les « fragmens de Guy le Bouge, tragicomédie contenant le divertissement du Prince des Sols et la représentation d’un mystère » que Gérard publia sans signature, en 1830, dans le Mercure de France au XIXe siècle. Mais, plus près de nous, Louis Ulbach a mis la main sur le manuscrit d’une adaptation en prose du Prince des Sols : c’est, dit-il, une copie grossière, œuvre d’une main infidèle, mais annotée, raturée par Gérard lui-même, où s’intercalent le prologue de Théophile et un fragment rimé de la diablerie, précisément la fameuse partie de dés dont les âmes servent d’enjeu (22). Gérard, qui n’a pu utiliser sa pièce pour le théâtre, en a fait, ce qu’il fera de la Reine de Saba, un récit en prose, un roman.
L’« inventeur » de ce manuscrit veut bien nous dire qu’il a eu trop conscience de sa responsabilité pour y changer quoi que ce soit d’essentiel ; qu’il a « respecté le sujet, les péripéties, le dénouement..., qu’il a fini tout au plus les phrases inachevées, et, ajoute-t-il, quand des corrections interrompues mettaient un peu d’obscurité dans le récit, il a essayé d’y faire filtrer un peu de clarté ». Cela n’est pas très rassurant, à la vérité.... Mais trop de défiance n’est point de mise, alors surtout qu’en maintes pages, nous reconnaissons le fond de pensées habituelles, la langue fluide et jusqu’à certaines intonations de Gérard. Ainsi met-il en scène le gentil maître de gay sçavoir, Alain Chartier, il le fait traverser le bal du Roi, donnant le bras à Christine de Pisan, la Wlle Vénitienné à qui les Muses ont souri ; le poète gazouille à la poétesse: «Je sais quelque chose de plus suave que la brise en été, de plus doux que l’abeille baisant le calice des fleurs, de plus charmant que la rose moussue dans un îlot de verdure ; je sais quelque chose de plus enviable que les sinuosités des vallées feuillues : c’est
le bal éblouissant, gerbé de fleurs humaines, femmes brunes et blondes, roses et blanches ». Et que d’autres figures, sur lesquelles nous sentons sa marque propre : tel cet Aubert le Flamenc., qui, élevé dans les champs, s’enivre de solitude, aime le bruit du vent dans les arbres et la fuite des nuages, puis frissonne, la nuit, au gémissement de la bise, aux mille rumeurs nocturnes qui lui semblent des voix humaines ; et ces terreurs mystiques l’épuisent d’une continuelle hallucination...
Ce mystère de la Gueule d’enfer est organisé par la troupe des Enfans Sans souci , jongleurs et vagabonds, dont l’histoire aura sa place dans le Monde Dramatique. Mais quelle étrange prédilection attache Gérard au pauvre roi fol, à la vacillante figure de Charles VI? Est-ce un souvenir de l’hôte de Chaâlis, dont l’ombre traversa son rêve puéril ? Ou n’est-ce pas un premier exemple de cette attirance singulière qu’exerceront toujours sur lui les lunatiques et les fous?
Suivant le conseil fallacieux de Harel, Gérard s’ouvrit à Gautier de son projet de nouveau drame, et tous deux collaborèrent, sans désemparer, à la Dame de Carouge. C’est encore Théophile qui nous en a conservé l’argument : «Un émir arabe ou sarrasin, ramené captif de Palestine par un baron croisé, devient amoureux de la châtelaine ». Sur ce canevas bien romantique, les auteurs ont ouvré une action puissante « qui met en contraste, dit Théophile, l’Islam et le Christianisme, la tente et le donjon féodal, la froideur du Nord et les passions ardentes du désert, la férocité sauvage et la chevalerie », — le tout formant un drame touffu, cinq actes en vers, dont la représentation n’eût pas demandé moins de trois soirées..., et que Harel refusa. — C’est tout ce que nous en savons, car ce scénario a partagé le sort de Villon l’Écolier et du Prince des Sols. L’idée cependant n’en fut pas perdue, car, ajoute Théophile, Dumas en utilisa la donnée, cinq ou six ans plus tard, pour composer Charles VII chez ses grands vassaux. Le fait est plausible et n’a rien de choquant, à une époque où tant de dramaturges vivaient sur le commun, encouragés, il est vrai, par le peu d’âpreté que des confrères tels que Gérard apportaient à défendre leur bien. Mais sa mémoire trompe encore Théophile, lorsqu’il met un intervalle de cinq ou
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six ans entre le refus de la Dame cle Carouge et l’adaptation qu’en aurait faite Dumas. Charles VII parut, en effet, sur la scène de l’Odéon le 20 octobre 1831, c’est-à-dire quelques mois après la lecture du drame de Gérard, — ce qui ne permet pas d’accepter, telle quelle du moins, la relation de Gautier (23).
Cependant le Moyen âge ne retient pas seul l’activité de Gérard, que ses premiers goûts ramènent, entre temps, aux époques classiques. Ainsi conçut-il Tartuffe chez Molière , comédie en trois actes, qu’il lut d’abord à l’Odéon, et plus tard chez Mme Émile de Girardin : c’est à cette pièce que Gautier fait allusion, lorsqu’il parle d’une « Laforél qui représente Molière chez lui, avec cette servante de grand cœur et de grand sens, qu’il ne dédaignait pas de consulter... C’était un pastiche du style de Molière, fait avec une science profonde de la langue, du style et des allures du xvn° siècle ». — « Nous ignorons, ajoute Théophile, ce que cette comédie, qui avait été reçue à l’Odéon, si nos souvenirs ne nous trompent, peut être devenue. »
C’était bien, en effet, sa seconde pièce reçue à ce théâtre, et qui, on ne sait pourquoi, ne fut pas jouée. Vers le milieu de la même année 1831, Gérard s’adresse au baron Taylor, directeur du Français, pour lui proposer Lara , tragédie en un acte et six cents vers. « Elle peut se jouer, sans la moindre dépense, avec quatre acteurs » — ... déclare-t-il, habitué qu’il est aux objections financières de Harel et ne devant pas mieux attendre de la pénurie, alors extrême, du Théâtre- Français. Il signale « le genre tout nouveau de la pièce, qui jetterait une variété singulière dans le répertoire, encore qu’elle soit écrite de manière à ne choquer aucun parti littéraire ». Il se réclame de M. Hugo et de Dumas, qui, dit-il, sont ses amis. Et, naïvement, il joint d’anciennes lettres de ceux-ci, pour persuader Taylor que ses illustres amis, s’ils eussent été présens, n’auraient pas hésité à le patronner auprès de lui... 1
Si l’on ajoute que, peu après, il travaille à Jodelel, comédie en trois actes et en vers, d’après Scarron 2; que, de plus, il s’occupe d’un drame moderne, dont le personnage principal, — un médecin, fds des Faust et des Laurent
1. Lettre au baron Taylor. Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. II.