‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 22 sur 229 · Voir in/ra, p · texte numérisé non relu

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Coster, — torturé par l’affre de savoir, doit aller jusqu’au crime pour éclaircir quelques points obscurs de son art ; qu’en même temps il médite sa fameuse Reine de Saba, le libretto splendide qui toujours attendra la musique de Meyerbeer ; n’est-on pas stupéfait d’une telle activité, de la part d’un jeune homme qui n’a guère dépassé la vingtième année?

Telles sont les œuvres dont la réunion, si elle était possible, constituerait le théâtre romantique de Gérard, au sens du moins que ce mot peut avoir dans son œuvre. Car, faut-il le répéter? le classique, pénétré de claire tradition, qu’il n’a cessé d’être, ne se romantise jamais qu’à demi ; et l’évolution n’est qu’apparente, entre le jeune auteur de la satire à Duponchel et le dramaturge d 'Han d' Islande ou de Ici Dame de Carouge. Sa ferveur de néophyte conduisant les hordes chevelues à la première d ’Uernani ne doit pas avoir de lendemain. Aussi, à l’époque même où, pénétré de l’atmosphère des cénacles, il est tenu de faire adhésion aux dogmes nécessaires, ne le fait-il que du bout des lèvres, et encore en y mêlant un ton léger, un accent ironiste qui en suppriment tout véritable caractère. L’on ne peut tirer argument de ses drames moyenâgeux, sans doute anéantis ; mais le peu qui subsiste du Prince des Sols, de Nicolas Flamel , et le drame entier d’Han d’Islande nous édifient suffisamment. Les toiles de fond et les accessoires mélodramatiques de ce premier théâtre marquent bien ce qu’il a emprunté à son époque ; mais la langue que parlent ses personnages, c’est, encore qu’inexperte et bégayante, la sobre et limpide prose que, plus tard, nous reconnaîtrons dans Léo Burkarl et l’Imagier de H arlem .

On en trouverait un exemple encore dans cette Main de Gloire, publiée en 1832 (24), puis rééditée sous le titre de la Main Enchantée ; malgré la présentation fantastique et le décor médiéval qui lui gardent sa couleur d’école, ce n’est qu’une aimable légende, contée avec bonhomie et simplicité. Sa destination comportait cependant une énergique affirmation de tendances, car, nous dit Asselineau, Gérard composa ce conte pour fournir sa contribution à un recueil qui fut annoncé sous ce titre : les Coules du Bousingo, par une Camaraderie. Il s’agissait de protester contre l’emploi

LA JEUNESSE; LE ROMANTISME

du mot bousingo , « dénaturé par les journaux conservateurs », et de donner aux bourgeois une leçon de « bien écrire ». C’est ainsi qu’une querelle purement littéraire allait voisiner à la politique : or, aux lendemains de révolution, l’autorité est soupçonneuse et la police encline à l’erreur. Gérard s’en rendit bien compte, en février 1832, lorsqu’il se fit cueillir, badaud de rencontre, dans une rafle de suspects, après la découverte du complot de la rue des Prouvaires. Dix-huit heures au violon du Palais-Royal et plusieurs jours à Sainte-Pélagie, c’était bien durement expier quelques cris nocturnes, au retour d’un dîner de bousingos (25). L’enquête la plus sommaire, encore que longuement menée, fit apparaître sa parfaite innocence et aboutit à une ordonnance de non-lieu.

Gérard, qui n’a rien de l’âpreté des révoltés et des détenus politiques, s’amuse assez de l’aventure, et, prenant son mal en patience, écrit à un ami de lui acheter et de lui faire parvenir un almanach allemand, intitulé Cornélio, dont il dit avoir le plus pressant besoin L II n’existe au surplus sur cette détention, ses causes et son exacte durée, d’autre document que le plaisant récit qu’en publia Gérard dans iArlisle, en 1841, sous le titre Mes Prisons.

Telle est la part de soi qu’il livre à son temps : le surplus demeure secret, se confine dans l’incubation mystique commencée à Mortefontaine. On en perçoit cependant le reflet dans quelques œuvres moins soumises aux influences d’école, tels les récits anonymes qu’il publie en 1830, dans le Mercure de France au XIXe siècle : le Barbier de Gœllingue, la Sonate du Diable et surtout la Métempsycose. On y retrouve les théories empruntées à Pythagore sur la transmigration des âmes; et le dernier de ces conles fantastiques se termine par cette profession : « Loin de ridiculiser la doctrine du sage de Samos, je suis maintenant un de ses plus zélés partisans. Je suis en un mot (et il signe) : Un Pythagoricien moderne. » Encore que l’influence et l’imitation d’Hoffmann soient ici manifestes, il est évident qu’il n’a pris à ce dernier que ce qui se rapporte à ses idées les plus chères.

1. Lettre publiée, en fac-similé d'autographe, par M. Maurice Tourneux (l’Age du Romantisme).

De même en publiant, en 1830, un recueil de poésies allemandes d’après Klopstock, Gœlhe, Schiller et Bürger, son choix ne s’inspire que de ses intimes préférences ou des rappels qu’il y trouve des naïves ballades dont il fut bercé.

De cette assimilation se dégagent, sous le mouvement des strophes de la Pléiade, le sentiment et le rythme de ses Odeletles : elles lui sont venues, dit-il, « sous forme de chant », comme durent venir aux aèdes populaires, les ballades primitives. Un dizain, tout au plus; nous en est resté : les premières parurent dans les Annales romantiques, ces aimables keepsakes si recherchés des bibliophiles. Parmi tant d’anodins morceaux choisis, que le recul du temps confond dans leur uniforme médiocrité, nous discernons çà et là quelque rare joyau, telle cette imitation d'Uhland, qui montre si bien l’adaptation que sait faire Gérard du lyrisme allemand : la Malade, doucement sanglotante comme une plainte de Desbordes-Valmore :

— Oh ! quel doux chant m’éveille?

— Près de ton lit je veille,

Ma fille et n’entends rien.

Rendors-toi, c’est chimère...

— J’entends, dehors, ma mère,

Un chœur aérien !

— La fièvre va renaître !...

Ces chants de ma fenêtre Semblent s’être approchés.

— Dors, pauvre enfant malade ;

Va, point de sérénade,

Les amans sont couchés !

— Les amans... que m’importe !

Un nuage m’emporte...

Adieu, le monde, adieu !

Maman, ces sons étranges,

C’est le concert des anges Oui m’appellent à Dieu !

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