‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 23 sur 229 · CHOIX D’UNE CARRIÈRE ET D’UN PSEUDONYME · texte numérisé non relu

CHOIX D’UNE CARRIÈRE ET D’UN PSEUDONYME

Le stage de vie littéraire que nous venons de résumer pourrait laisser croire à une vocation que rien ne contrarie. Il n’en va pas ainsi cependant : le conflit habituel qui s’ouvre entre la sagesse bourgeoise et le démon de la poésie se renouvelle ici entre le Dr Labrunie et son fils; et si le dernier doit finalement l’emporter, ce n’est qu’après un combat de plusieurs années, où un invincible entraînement est longtemps contenu par une déférence filiale et une discipline de famille, qui ne souffrent, chez Gérard, ni infraction ni révolte.

L’ancien médecin-major de la Grande Armée, dont la vie aventureuse a fait place à une sédentaire retraite, s’est définitivement fixé dans le quartier Saint-Merrv. Gomme les revenans assagis des longues odyssées, il a voulu faire retour à son premier logis, là où il s’est marié, où son fils est né, où les siens habitent encore: dans la même rue Saint- Martin, au numéro 98, son cousin Henri Dublanc dirige maintenant la pharmacie de son père, et l’oncle Gérard s’est retiré dans le voisinage, au numéro 139 de la rue du Temple. Non loin, rue Goquillière, son beau-père Laurent tient toujours sa maison de lingerie ; l’oncle Duriez demeure rue Saint-Denis, 73, et son beau-frère, Alexandre Labrunie, fait commerce de toiles, au numéro 37 de la rue Montmartre. C’est au milieu de ce groupement de petits bourgeois très unis que vit Gérard, chez son père, dont il ne s’est pas encore séparé.

Assez rapidement, le major retraité s’est fait, dans ce quartier, une clientèle médicale, dont les produits suppléent à l’insuffisance de sa pension; celle-ci n’est, en effet, malgré les campagnes et les blessures, que de la somme modeste de 420 francs. Il vit d’ailleurs fort retiré, d’humeur solitaire et de caractère très personnel. Les succès classiques de son fils le font songer pour celui-ci à quelque honorable carrière, telle que la diplomatie ou la médecine. Mais la précoce notoriété littéraire de Gérard ne va pas sans l’inquiéter, et il s’alarme tout à fait, lorsqu’il le voit adonné à des fréquentations suspectes, entouré d’amis chevelus et bizarrement accoutrés. La présence de camarades tels que «messieurs Gautier, Du Seigneur et Nanteuil » ne reçoit du docteur qu’un accueil réservé, et, bien des années plus tard, ces noms se mêleront amèrement aux récriminations paternelles.

Cependant Gérard procède timidement, avec persuasion, concède et s’incline selon qu’il convient, mais jamais n’entre en révolte ouverte. Et ce n’est pas seulement aux désirs de son père qu’il doit condescendre, mais il se garde non moins de détruire les espoirs de ses grands-parens, de perdre l’estime de ses oncles et tantes, de toute une famille qui l’admire et qui l’aime, conquise par son esprit et sa grâce affectueuse. Cet enfant tendre, qui n’a point connu sa mère, s’est attaché plus étroitement à son père et à ses proches : or les images de deuil qui ont entouré son berceau viennent encore assombrir ses années de jeunesse. C’est d’abord sa tante Eugénie, près de laquelle il a grandi, et dont les traits sont pour lui le reflet du visage inconnu de sa mère, qu’il voit mourir, le 26 août 1826, à vingt-cinq ans, — le même âge que sa sœur aînée... Et Gérard ne va pas sans trouver une relation fatidique dans la chute de ces deux fleurs, tombées toutes deux en leur printemps : l’une est couchée là-bas, dans son lointain cimetière de Silésie, et il ne peut rien sur ses restes; mais nous verrons quel soin pieux il prendra de la sépulture de l’autre...

Une autre douleur le frappe encore deux ans après ; sa grand’mère, Marguerite-Victoire Boucher, meurt à soixante et onze ans, le 8 août 1828. Dans une odelette touchante, Gérard nous dit quelle trace profonde ce nouveau deuil a laissé dans son cœur.

CHOIX D’UNE CARRIÈRE

Voici trois ans qu’est morte ma grand’mère — La bonne femme — et, quand on l’enterra,

Parens, amis, tout le monde pleura D’une douleur bien vraie et bien amère.

Moi seul j’errais dans la maison, surpris Plus que chagrin ; et, comme j’étais proche De son cercueil, — quelqu’un me fit reproche De voir cela sans larmes et sans cris.

Douleur bruyante est bien vite passée : -

Depuis trois ans d’autres émotions,

Des biens, des maux, des révolutions Ont dans les cœurs sa mémoire effacée ;

Moi seul j’y songe et la pleure souvent ;

Depuis trois ans, par le temps prenant force,

Ainsi qu’un nom gravé dans une écorce,

Son souvenir se creuse plus avant !

Ce décès ouvre pour Gérard une période d’affaires, sur laquelle il ne messied pas d’apporter quelque lumière. La plus commune tradition nous le montre traversant une phase d’opulence assez brève, où il aurait dissipé royalement l’héritage d’un parent, — l’oncle de Montagny, a-t-il dit, et répètent à l’envi ses biographes. Les documens authentiques que nous avons consultés font sur ce point le jour le plus complet. La succession recueillie par Gérard n’est autre que celle de ses grands-parens. Quant à l’oncle Antoine Boucher, nous savons qu’il est décédé à Mortefontaine le 30 mai 1820, laissant une fdle mariée ù Jean Dufresnoy, maître de relais, puis cultivateur à Louvres, — donc une héritière directe excluant la vocation d’un neveu à son hérédité (26). C’était, du reste, une pauvre succession, car l’oncle Antoine ne laissait que des dettes. Sa maison fut vendue cinq mille francs, somme insuffisante pour rembourser ses créanciers hypothécaires : parmi ces derniers, nous voyons figurer, à la distribution qui eut lieu de ce prix en l’étude de Me Marge, notaire à Senlis, Pierre- Charles Laurent, beau-frère du défunt, pour une créance d’environ quinze cents francs dont il ne toucha qu’une faible partie.

Une autre erreur consiste à montrer Gérard recevant

de son père, au lendemain de sa majorité, un compte de tutelle qui l’aurait mis en possession de la succession de sa mère. Ce compte ne fut en réalité jamais rendu : les 8600 francs composant la dot de Mme Labrunie restèrent aux mains du docteur, qui se borna à servir à son fds, pendant quelques années, une rente de 400 francs, dont il s’affranchit bientôt, sans restitution du capital. Il suffît au père d’alléguer une gêne plus ou moins réelle pour que le fils renonçât, avec la plus soumise abnégation, à se prévaloir d’une créance aussi légitime. On en trouve la preuve dans une lettre de Gérard à son père, écrite de Vienne en 1839, pour lui emprunter 500 francs : on y voit avec quelles précautions le fils rappelle cette circonstance pour solliciter un service, alors qu’il pourrait aussi bien invoquer un droit 1.

Le Dr Labrunie ne songe au surplus à organiser la tutelle de son fils qu’à la veille de la majorité de celui-ci, alors que cette formalité est rendue nécessaire par l’ouverture de la succession de son aïeule. Le conseil de famille de Gérard fut réuni, le 2 septembre 1828, devant le juge de paix du septième arrondissement de Paris (aujourd’hui le neuvième). On y voit figurer, du côté paternel : l’oncle Dublanc et son fils Jean-Baptiste, cousin du mineur, puis un ami du docteur, M. Louis-Edme Girault, avoué honoraire, demeurant dans la même maison, au numéro 72 de la rue Saint- Martin. Le côté maternel y est représenté par l’aïeul Pierre- Charles Laurent, Alexandre Labrunie, oncle par alliance, et un cousin, François-Marie Rossias. Son grand-père lui est désigné comme subrogé tuteur, et M. Girault, comme subrogé tuteur od hoc.

La présence de ce dernier à cet avis de parens, et l’amitié qui le lie au Dr Labrunie expliquent un détail assez curieux de la jeunesse de Gérard. Tout au désir de soustraire son fils à la littérature et aux relations de bohème qui lui inspirent tant de défiance, le père songe à lui donner, au sortir du collège, la sauvegarde d’une occupation régulière. L’idée d’un stage de cléricature dans une étude d’avoué ou de notaire devait naturellement s’offrir à l’esprit de Me Girault. Ces débuts de basoche, par lesquels Balzac et maints autres écrivains préludèrent à la vie littéraire,

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