‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 25 sur 229 · Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. I · texte numérisé non relu

Correspondance, publ. par M. J. Marsan, 1. I

2. Lettres à Papion du Château ; — à son père, du 21 octobre 1853 • — au Dr Blanche, du 27 novembre 1853.

considéré comme un sérieux appoint d’établissement. L’inventaire de la communauté et des successions des époux Laurent-Boucher, dressé par Me Mignotte le 27 janvier 1834, fait apparaître, en mobilier, marchandises et titres de rente, un actif net d’environ 60 000 francs, à partager par moitié entre Gérard et le mineur Pierre-Eugène Labrunie, représentant sa mère, Eugénie Laurent. En dehors du capital d’une rente de 400 francs léguée par le grandpère à Mlle Eugénie-Georgette Joannet, sa demoiselle de boutique, la part de Gérard sera exactement de 29.901 francs (27).

Les soins à donner à cette liquidation l’occupent pendant les premiers mois de 1834. Il n’habite plus avec son père et il inaugure sa vie nomade en transférant successivement son domicile rue de Vaugirard, 15, ensuite rue du Paon, 6, puis au numéro 5 de la rue des Beaux-Arts, où il partage le logement de son ami Camille Rogier. Cependant il jouit encore delà confiance des siens, et présente assez de garanties pour être nommé, par jugement de la troisième Chambre du 22 mars 1834, administrateur provisoire de la succession de son grand-père. Gérard, administrateur de biens de mineur en vertu d’une décision de justice, cela surprend un peu... Cependant nous le voyons s’acquitter avec zèle de sa mission, faire procéder à la vente des marchandises dépendant du fonds de lingerie, et sous-louer à un coiffeur, du nom de Brzowski, la boutique de la rue Coquillière, suivant bail passé devant Me Mignotte, notaire, les 21 et 22 avril 1834. Ce n’est qu’après s’être acquitté de cette tâche qu’il doit, en septembre de la même année, entreprendre son premier voyage et partir pour l’Italie.

Le voilà donc devenu riche ! ou du moins il doit se croire tel, car trente mille francs, en 1834, cela équivaut à plus du double de notre monnaie actuelle... Or un tel denier, tombant d’un seul coup dans l’escarcelle d’un poète de vingtcinq ans, ne peut que suggérer les projets les plus magnifiques : imaginez Raphaël de la Peau de Chagrin , brandissant son redoutable talisman ! C’est, au reste, une vie de héros balzacien que, pendant deux ans, il va mener : il n’y manquera ni dandysme, ni bohème dorée, ni ruineuses entreprises, ni même la rencontre d’une Fœdora...

Mais pour l’instant, il n’a encore appréhendé que quel-

CHOIX D’UNE CARRIÈRE

ques bribes de son héritage, et la liquidation, soumise au formalisme des successions échues à des mineurs, ne sera homologuée que le 31 décembre 1834. Qu’importe? ce qu’il veut satisfaire immédiatement, c’est le rêve cher à tout poète romantique: le voyage d’Italie ! Pour ne point alarmer son père, il ne parle que d’un voyage en Provence et de la perspective d’un retour par Agen, le berceau de sa famille paternelle. Il part donc en septembre 1834, nanti d’un maigre pécule, et prenant, dit-il, pour rendre le voyage moins coûteux 1, « par les bateaux, les pataches ou à pied ». Il est économe et prévoyant, — il le sera toujours, à sa façon, — et il a laissé à son ami Du Seigneur un dépôt de valeurs, avec instructions pour son ravitaillement éventuel. Ce qui inspire cette confiance, ce que Gérard apprécie le plus chez le statuaire, c’est précisément ce qui lui fait, à lui, le plus défaut : de l’esprit de méthode et des habitudes régulières. De plus, c’est le seul de ses amis qui possède un secrétaire fermant à clef et qui ne redoute pas la saisie 2.

Il a vu Avignon et Vaucluse, suivi les bords de la Durance, puis, à Aix, visité le château du roi René. Pour la première fois, il voit la mer, s’arrête à Antibes, puis à Nice. Mais il s’aperçoit que son pécule se réduit et ne suffira pas au voyage. Il lance alors à son banquier Du Seigneur un pressant appel de deniers, par une première lettre datée d’Aix, puis, par une seconde du 2 octobre, commencée à Antibes et terminée à Nice : il donne l’ordre de vendre pour cinq cents francs de coupons de Cortès et de lui en adresser le produit à Naples. Et il joint un billet pour son père, en recommandant de le faire parvenir à celui-ci, sans que rien puisse révéler le lieu d’expédition : le docteur doit rester avec la pensée que son fds visite la Provence, et Gérard ne veut lui apprendre qu’au retour son excursion en Italie (28).

Cependant il parvient à Florence le 15, après avoir visité Gênes et Livourne ; puis, par Givita-Veccliia, il gagne Rome, et enfin Naples, 1 eculmen attractif de son voyage. Convientil de placer ici l’étrange aventure dont il fait plus tard le récit dans Oclavie ? Après une soirée délicieuse passée chez

1. Lettre à son père, Aix, oct. 1834. Publ. de L. de Bure, Nouu. Revue Internationale, 1er mai 1894.

2. Lettre à Renduel, Marseille, 6 nov. 1834. Publ. par Ad. Julien, le Romantisme et l’éditeur Renduel.

la marquise Gargallo, « une Italienne belle et fière comme Vesta », près de laquelle il s’est attardé en longues discussions sur la forme de la pierre d’Éleusis, il est sorti, la tête troublée par ces dangereux entretiens ; puis, vers le matin, il a gravi le Pausilippe et s’est égaré parmi les débris des villes mortes. La mémoire des récits d’Apulée le conduit aux ruines du temple d’Isis et l’y fait évoquer les rites de l’obsédante théogonie. Pour la première fois aussi, le spectre de la mort se serait dressé sur sa route !... Mais un clair document 1 nous démontre que les souvenirs évoqués dans üclavie doivent se placer à l’époque de son second séjour à Naples, au retour de l’Orient. D’ailleurs les pensées funèbres, dont il y fait la confidence, ne transpercent pas un instant dans les lettres enjouées, qu’il écrit de Marseille à Renduel et à ses amis.

De cette ville, où il arrive le 4 novembre, il commente avec humour, dans une lettre à Du Seigneur, puis dans une autre à Renduel, datée du 6, la mésaventure qui l’a réduit, avec cinq sous en poche, à la pénurie du Juif Errant. Du Seigneur n’avait-il pas reçu sa lettre?... Elle portait une suscription si bizarre (28)! Toujours est-il que ni à Naples, ni à son arrivée à Marseille, ne l’attendait le pli de salut. Gérard aime assez ces situations, et nous le verrons, ailleurs encore, savourer le piquant embarras du voyageur sans le sou. Mais son dénûment ne nous émeut guère, et il se donne à bon compte des impressions de poète vagabond, bien assuré qu’il est de voir la situation se dénouer agréablement par la remise prochaine d’un chargement de Mc Mignotte ou la rencontre de quelque chèque attardé.

Personne n’est oublié dans ses aimables missives : il y a pour chaque ami un mot gracieux. Son tact ne l’inspire-t-il pas heureusement, lorsque, évitant ces tableaux de Tantale, dont le touriste enthousiaste afflige volontiers ses amis sédentaires, il préfère signaler à l’un qu’ici son livre est traduit et se lit beaucoup, à l’autre que ses dessins se rencontrent partout. Et, comme il ne peut écrire à tous, et qu’il ne veut oublier personne, il confie à Renduel un pli à destination collective : « Faites-moi le plaisir, lui dit-il, de mettre sous enveloppe cette feuille, quand vous l’aurez lue, et de l’envoyer à Du Seigneur, ou à Théophile, ou à Nanteuil.

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