Voir, p. 201, lettre du 9 décembre
CHOIX D’UNE CARRIÈRE
Elle est pour eux et les autres... » Ce pour eux et les autres nous remet en mémoire une locution favorite du vieux laird de Bob-Boy , qui, parlant de ses six fds, ne nomme jamais que l’aîné, son favori, en ajoutant : el tous les autres.
Le voyage s’achève par Nîmes et une station dernière à Agen. Il retrouve en cette ville quelques parens, et notamment un cousin pharmacien, qu’il avait introduit naguère dans l’atelier Du Seigneur et présenté à ses amis Gautier, Nanteuil et les autres, pour l’éblouissement du brave homme, qui, toute sa vie, garda de cette visite un souvenir glorieux b
Maintenant c’est Paris qui le rappelle et l’attire de tout le prestige delà vie nouvelle qu’il y rêve. Une aimable griserie flotte dans sa tête, faite de tous les fennens dont s’exaltent les cervelles de vingt-cinq ans : la jeunesse, la poésie, et cette vague attente de la fortune, de la gloire et de l’amour. De carrière médicale ou autre il ne doit plus être question : c’est la littérature qui doit l’emporter. Mais on lui a dit tant de fois, il a lui-même vérifié, par ses premiers essais, que celle-ci ne saurait conduire à la fortune... Et il sent là, sous sa main, le capital tentateur ! La somme n’est point en soi suffisante à le faire vivre et la rente qu’il en pourrait tirer ne lui serait qu’un chétif revenu. Il va donc tenter, pour son malheur, de faire fructifier ce pécule : il va chercher une affaire. Or une affaire, conçue et menée par un esprit tel que le sien, c’est l’échec fatal et le désastre nécessaire.
Nous verrons bientôt quelle fut cette spéculation et avec quelle célérité fut engloutie l’épargne que cinquante ans de patient négoce avaient accumulée... Au surplus Gérard se trouve en excellentes dispositions pour faire des folies. L’hiver de 1834 à 1835 nous le montre entièrement transformé : le jeune homme à la mise effacée, qui faisait sourire les habitués de l’atelier Du Seigneur, va devenir un dandy, que les élégans du boulevard de Gand ne dédaigneraient pas de saluer. Il porte habit cambré à haute encolure, pantalons ajustés, à sous-pieds, paille ou vert d’eau, gants clairs et bottes vernies. Bientôtil seraM. Gérard de Nerval : ce nom, plus romanesque encorequeromantique,
1. Lettre citée par Champfleury, Grandes figures d'hier et d’aujourd’hui.
GÉRARD DE P-’ERVAL. 5
sonne bien alors et eût ravi Balzac autant qu’Eugène Sue. La distinction de sa figure émaciée, son noble front qu’encadrent si bien les boucles de ses fins cheveux blonds, des manières si naturellement aristocratiques que les pires heures de bohème ne les pourront altérer, complètent une silhouette d’une rare élégance et d’un charme particulier. 11 lui manque d’ailleurs, ce qui l’eût fait confondre avec les dandys de la Jeunesse dorée , qui papillonnent autour de Musset, un souci trop marqué d’impeccable tenue ; toujours par quelque côté, le poète transparaît par un vestige de bohème : — il ne fut jamais élégant des pieds à la tête, remarque Houssaye ; çà et là quelque négligence trahit le distrait dont le rêve reste quand même la principale affaire. Il n’a point non plus l’insolence ni l’impassible cruauté des dandys de l’autre école. On racontait un jour devant lui, mous dit J. Claretie 1, une plaisanterie sinistre dont Musset, Arvers et Tattet auraient égayé la fin d’un souper. Les trois amis, — l’histoire est-elle bien vraie?... — auraient envoyé à un mari les cheveux coupés de sa femme, la maîtresse de l’un d’eux. « Mais c’est affreux, cela !... » se serait écrié Gérard, et, d’un ton inspiré, il aurait ajouté, ne sachant si bien prédire: «Ces trois hommes mourront jeunes...»
Gérard paraît avoir longtemps hésité dans le choix d’un pseudonyme. Modeste, redoutant le jugement des hommes et jamais satisfait de soi, il s’ingénie, — préoccupation rare chez un écrivain, — à soustraire son nom à toute publicité. Le plus souvent il s’abstient de toute signature. Il n’est d’ailleurs connu, jusqu’en 1835, que sous son seul prénom de Gérard ; et c’est ainsi qu’il signe les quelques odelettes publiées à cette époque et dont il est à bon droit satisfait. Mais ses premiers labeurs, ses articles et chroniques dans les journaux et les périodiques sont anonymes ou signés de la simple initiale G ; puis alternent les pseudonymes : AI. Beuglant (1826), Louis Gerual (1829-1831), Ed. de Puycousin (1832), Frilz, Aloysius ou Alosius, ou encore Aloysius B loch {2$). Quant à son nom de Labrunie, il paraît en avoir soigneusement évité tout usage littéraire, et, dans les dernières années de sa vie, il n’en signera plus que ses lettres à son père. Pour ce père, en effet, la littérature n est pas une carrière qui se puisse avouer, et s’il n’a pas, au cours