LE CLOS DE NERVAL
Cl. Lira.
CHOIX D’UN PSEUDONYME
ses heures délirantes. En regard de l’arbre paternel, dont les racines sont formées par les trois chevaliers de l’empereur Othon, il érige le tronc maternel sur le « granit» de la terre de Nerval ou Nerva. Le pauvre clos est ainsi devenu « un fief ressortant de la seigneurie de Mortefontaine», et son premier tenantest Pierre OLIVIER BÉGA DE NERVAL. Parallèlement à la lignée de celui-ci, figure la noble succession de ses suzerains : « le prince de Condé, le seigneur Le Peletier, Joseph Bonaparte, roi de Naples et d’Espagne; la baronne de Feuchères... » Il n’y aurait pas à insister davantage sur ce document, si l’on n’y voyait reparaître le nom de Béga, que Gérard affecte d’accoler à celui d’Olivier. Or, l’état civil de la famille Olivier, qui a fourni plusieurs gardes-chasse, ou gardes des plaisirs, comme on disait alors, aux seigneurs de Mortefontaine, nous montre que Jean Olivier, originaire de Dampierre, s’est marié à Mortefontaine en 1721 ; et nulle part, dans les actes le concernant, non plus qu’en ceux relatifs à ses descendans, il n’est mention du nom de Béga. N’est-ce pas alors un de ces noms d’ancêtres que la fierté de famille conservait en dépit des changemens apportés par les alliances ou les filiations féminines? Et n’y faut-il pas trouver un rappel de ce peintre flamand — ou hollandais — du xvne siècle, dont Gérard prétend descendre? Devons-nous enfin noter ici que, dans l’école hollandaise du xvne siècle, figure Cornélis Béga, un peintre de Harlem, — la cité de /’ Imagier, — dont le Louvre possède un Intérieur rustique exposé au cintre des petits maîtres néerlandais?
Gérard, qui saisissait avec un sens superstitieux les rapports secrets des lettres et des nombres, voyait une autre raison d’adopter ce pseudonyme. En renversant les lettres du mot Nerval, il y trouvait celui de Lauren, nom de sa famille maternelle : anagramme parfait, en vertu de la règle qui permet d’assimiler Vu au v et de supprimer le t final ; puis, par une autre combinaison de syllabes, il trouvait , encore le mot Nerval dans son nom patronymique Lahrume Aussi son culte pour ce champ devient-il une de ses idées fixes. Il tient à le laisser indivis, et il se refusera toujours à en céder sa part, même lorsqu’il n’aura plus d’autres ressources. Il cherchera même, en ses pires jours de détresse,
à reconstituer l’ancienne propriété de son grand-oncle Olivier, en rachetant la part de ses co-héritiers L
Le clos de Nerval est d’ailleurs devenu le Campo-Sanlo de la famille. C’est d’abord ce qu’indiquent deux allusions de Gérard, l’une dans Aurélia, l’autre dans les Promenades el Souvenirs. Parlant, dans la première, du cimetière où se trouve le tombeau de son amie:« Trois pareils de ma famille maternelle, dit-il, y avaient été ensevelis ; mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient élé transportées, depuis plusieurs années, dans une terre éloignée, lieu de leur origine... » C’est du cimetière Montmartre qu’il s’agit et les corps qui en avaient été exhumés étaient ceux de ses grands-parens et de sa tante Eugénie. Une phrase du chapitre Juvenilia des Promenades et Souvenirs l’atteste encore : « Aujourd’hui mon grand-père repose, avec sa femme et sa plus jeune fille, au milieu de ce champ qu’il cultivait jadis h » Or ces mots doivent être pris dans leur sens littéral. En effet, les corps de Pierre-Charles Laurent, de sa femme et de leur fille Eugénie furent exhumés du cimetière Montmartre, en 1836, et transférés à Mortefontaine, dans le clos de Nerval : c’est ce qu’établit l’acte suivant que nous avons copié sur les actes religieux de la paroisse de Mortefontaine :
« L’an 1836, le 11 du mois de septembre, ont été inhumés par moi, curé de Mortefontaine soussigné, dans le clos de Nerval , appartenant à Mme La Brunie, le corps de ladite dame, née Laurent, et de Mme Laurent, née Boucher, exhumés des fosses temporaires du cimetière du Nord, pour être transférés audit clos de Nerval, paroisse de Mortefontaine, d’après la permission de M. le Maire de cette commune. A Mortefontaine, le 11 septembre 1836. Signé : Briand, curé-desservant. »
Point n’est mention de Pierre-Charles Laurent, mais il n’est pas moins certain que ses restes y furent également inhumés. Rien n’indique à quelle requête fut opérée cette translation; mais peut-il, à cet égard, subsister quelque doute?
Ce coin de terre sacré, Gérard l’appelait le C.hamp des
1. Lettre ù son père, 22 octobre 1853, publ. par Houssaye, la Presse. 22 septembre 1862.