‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 30 sur 229 · Angélique , lettre VIII · texte numérisé non relu

Angélique , lettre VIII

ADRIENNE

... Et si c’était la même ! Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire, comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte.

Gérard de Nerval. — Sylvie, ch. in.

son attente éblouie de l’amour, il fallaitun baiser de

reine ou le sourire d’une blonde Muse couronnée ;

il lui fallait, dans les magies lunaires, une apparition furtive qu’il ne dût ni revoir ni oublier, dont le regret ne se pût jamais guérir. Tout cela lui fut donné, il nous le dira du moins, lorsque, trente ans plus tard, il contera, dans Sylvie, l’histoire adorable de son illusion.

Quel lecteur n’a subi le charme de ce récit, n’a pensé retrouver le château de brique à coins de pierre et le parc nébuleux, où, sous les premières étoiles, lui apparut Adrienne? Quelle était cette jeune Tille, descendante des anciens rois de France, dont la beauté devait se flétrir dans un cloître? Est-ce sous la lumière delà veille ou dans les mirages du sommeil qu’il l’a contemplée?

Pourtant il se mêle à ce récit tant de détails précis, tant de concordances avec d’autres faits vérifiés, que nous comprenons que c’est bien là, dans son sens général et poétique, sa divine aventure. Il nous faut donc résumerencore la suave nouvelle; puis nous essaierons de la transposer dans le réel, sinon pour résoudre avec certitude l’insoluble problème, du moins pour construire la plus admissible hypothèse.

Page 72.

SOPHIE DAWES, BARONNE DE FEUCHÈRES Miniatures du Musée Condé.

ADRIENNE

C’est un soir de la jeunesse, sur la pelouse d’un parc ancien, en ce pays de Valois, qui pour Gérard a toute la douceur natale. Devant un château du temps d’Henri IV, des jeunes filles dansent en rond, en chantant de vieux airs. A leurs jeux est venue se mêler la jeune châtelaine, «une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne». Les règles de la danse l’amènent au milieu du cercle, en face de Gérard, qui doit l’embrasser : dans ce baiser, il sent les cheveux d’or delà belle effleurer ses joues, « tandis que la danse et le chœur tournent plus vivement que jamais... »

Pour sortir du cercle, Adrienne doit chanter seule :

« On s’assit autour d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des fdles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. »

La scène se termine par une idée d’amant-poète couronnant ce jeu floral :

« A mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes : nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’ Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante, qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. »

Et c’est fini... La belle, qui est une descendante des Valois, s’enfuit vers son château, comme une apparition de légende, à l’heure de minuit... Puis, l’idéale vision effacée, Gérard, troublé au plus profond de l’âme, rentre dans le réel. Il va rejoindre la petite amie, qui, de Loisy, l’avait accompagné à la fête : c’est une rieuse fdlette aux yeux noirs, au sourire athénien ; elle s’appelle Sylvie, et il n’y a que peu d’instans, Gérard croyait encore n’aimer qu’elle.

Il la retrouve en pleurs : elle avait deviné le sens de cet hommage offert à Adrienne et le subit émoi qui avait pénétré le cœur de son amoureux. Lui, tenta de la consoler, lui offrit une autre couronne : Sylvie refusa...

Il rentra à son collège, «emportant cette double image d’une amitié tendre tristement rompue, — puis d’un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses... La figure d’Adrienne resta seule triomphante... »

Peut-être ne l’ a-t-il jamais revue, car il n’est pas bien sûr lui-même que cette seconde et dernière apparition d’Adrienne, figurant un esprit montant de l’abîme, au couvent de Chaâlis, n’était pas l’un de ses rêves, éclos en ses fantasques équipées nocturnes. Plus tard il apprendra qu’elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832.

Quel mélange de fiction et de réalité, quelle part de rêve et de vie contient ce magique récit? A ceux qui, dans Sylvie, ne voudraient voir qu’imaginations ou fantaisie, il serait facile d’arguer que cette nouvelle a été composée entre deux crises délirantes, et que, même en ce bref intervalle où l’écrivain a atteint sa plus complète maîtrise, le rêve avait définitivement débordé dans la vie. Ils trouveraient peut-être encore d’autres raisons de tenir pour fantaisiste cette alliance de songes délicieux et de souvenirs vacillans. D’abord Gérard lui-même, si sincère toujours, prend la peine de nous mettre en garde contre la réalité de ce qu’il va raconter : « C’est dans une demi-somnolence, dit-il, en cet état où l’esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, que se pressent en la mémoire, rapides, furtifs, les tableaux les plus saillans d’une longue période de vie. » Et quand il a fini : « Tout m’était expliqué, dit-il, par ce souvenir à demi rêvé. » Plus loin encore, la même précaution revient lorsqu’à nouveau il parle d’Adrienne, de sa dernière apparition dans les ruines de Chaâlis : « En me retraçant ces détails, j’en suis a me demander s ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés. »

Pour fixer sa mémoire défaillante, il cherche à se rappeler les lieux, les objets, certaines particularités, et aussitôt il se reprend : « Mais l’apparition d’Adrienne est-elle aussi vraie que ces détails et que l’existence incontestable de 1 abbaye de Chaâlis? » N’oublie-t-il pas ici qu’il a raconté différemment la même histoire dans Angélique ou les Faux Saul-

ADRIENNE

mers? 11 plaçait alors la scène à Senlis, le jour des Morts : il venait de rencontrer, sur les marches d’un prieuré, un groupe de jeunes fdles qui chantaient de vieux airs :

Trois fdles dedans un pré,

Mon cœur vole (bis)

Mon cœur vole à votre gré... 1

« Encore un souvenir», dit-il simplement. Cependant ces voix, ces intonations autrefois entendues, n’évoquent pas ici l’image d’Adrienne... Mais écoutez en quels termes il narre ensuite l’apparition de Chaâlis :

« J’ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis, dans une pension de demoiselles. On jouait un mystère, comme au temps passé. La vie du Christ avait été représentée dans tous sçs détails, et la scène dont je me souviens était celle où l’on attendait la descente du Christ dans les Enfers. Une très belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe qui figurait un astre éteint. Elle chantait :

Anges ! descendez promptement Au fond du purgatoire !...

Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde élail d’une des plus grandes familles du pays, el s’appelait Delphine. Je n’oublierai jamais ce nom ! »

.C’est bien là certes une première épreuve de l’apparition d’Adrienne 2.

Gérard situe avec précision, en des lieux minutieusement décrits, les fantasmagories deses rêves, et c’est ce par quoi il égare si facilement ses biographes. Faut-il citer des exemples? Il nous décrit les prairies qu’arrosent la Thève et la Nonette, les routes, les sentiers et même les raccourcis les moins frayés entre Chaâlis, Ermenonville et Mortefontaine : les lieux n’ont pas changé et ses dévots peuvent refaire encore, ses livres en main, les délicieux pèlerinages. Arrivé au mur de Saint-S..., le couvent où Adrienne a pris

Page 1