‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 31 sur 229 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

le voile, le long de la route de Charlepont, il a un instant la pensée de regarder par-dessus le mur; mais, en y réfléchissant, il s’en gardecomme d’une profanation... Puis il apprend qu’Adrienne est morte en ce môme couvent de Saint-S... vers 1832. Cette discrète initiale dissimule à peine ce qui est en même temps désigné avec une précision de géomètre. C’est des murs de Saint-Sulpice qu’il s’agit, de ce qui fut autrefois le prieuré de Saint-Sulpice-du-Désert. Mais Gérard ne peut ignorer, lui qui connaît si bien les lieux, que ce couvent est depuis longtemps détruit, et que la petite communauté, non de religieuses, mais de moines de l’ordre de Sainte Brigitte, était dispersée dès avant la Révolution. Y a-t-il même pris garde? Tout à la pensée de placer son histoire dans les lieux chers à son souvenir, tout à la mélancolie de ses amours perdues, il lui convient qu’Adrienne soit morte, et qu’elle soit deux fois morte : au couvent d’abord, où ses légendes retiennent les amantes contrariées, avant que la tombe ne les renferme. Adrienne n’est donc qu’un rêve de la nuit, un symbole... ; c’est celle que tous nous avons aperçue aux soirs de l’adolescence : c’est la vision divine, lointaine, jamais atteinte, sous laquelle nous est apparu l’Amour... Or Adrienne est plus spécialement, pour Gérard, le fantôme poétique de son rêve, sa Muse, la Fée du Valois, qui chante, de sa douce voix un peu voilée, sous la clarté naissante de la lune, ces adorables chansons dont s’accompagnent le rouet des aïeules, ou les rondes des jeunes filles...

Mais Sylvie? La réalité opposée à l’idéal sublime... Vous concéderez au moins que celle-ci n’est pas une abstraite entité, qu’elle est bien vivante de sa réelle vie? Les fusées de son rire clair montent encore par les sentiers où elle courait avec Gérard, au bord de la Thève. Dans ce hameau de Loisy, parmi les vingt maisonnettes auxquelles rien ne serait changé, si l’ardoise ou la tuile n’avaient remplacé le chaume, vous croyez reconnaître l’ancienne maison du garde, la fenêtre festonnée de pampres et de roses, où s’encadrait le minois joyeux de la fillette ; vous prêtez l’oreille pour écouter le cliquetis de ses fuseaux. Celle-là n’est point un fantôme entrevu dans les nuits, mais une raisonnable personne, travailleuse et matinale, dont le roman s’achève dans une boutique de pâtissier à Dammartin...Eh!bien,non,

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pourrait encore répondre l’analyste cruel, il n’y a pas plus de Sylvie qu’il n’y a d’Adrienne ; Sylvie n’est pas un symbole, mais une synthèse : c’est le commun reflet de toutes les fillettes qui furent ses compagnes d’enfance, qu’il nomme, sans bien les individualiser, Sidonie, Fanchette, Héloïse, Sélénie. Elles se confondent avec les héroïnes des ballades qu’elles chantent dans leurs rondes : Mme deMontfort, prisonnière dans sa tour, ou l’amante du beau Lautrec, la fille du sire de Pontarmé. Ce qu’il ressent pour elles, ce n’est point une passion terrestre ni un désir d’amant, mais le culte spirituel d’une figure entrevue dans une vie antérieure, d’une ressemblance dont le souvenir le poursuit du fond du passé... Aurélie elle-même ne pourrait plus tard, le voulût-elle, étancher cette soif d’idéal, ne l’empêcherait pas de poursuivre, derrière elle, au delà de la vie et de l’humain, le fantôme qu’on ne saisit jamais...

Ilne songe sérieusement à ces amies d’autrefois qu’après les avoir perdues, lorsqu’elles sont entrées dans le lointain mélancolique du souvenir : « Qu’est devenue votre fille, qui était si blonde et si gaie, demande-t-il aux parens de quelque Sélénie, — elle s’est sans doute mariée? — Mon Dieu, oui! et depuis, elle est morte de la poitrine... » Il s’attendrit un instant sur « cette figure blonde qui pâlit, se détache et tombe à l’horizon des bois, baignée de vapeurs grises » ; puis le voilà qui repense à la ballade allemande La Fille de /’ Hôtesse et les Trois Compagnons : l’un disait : « Oh! si je l’avais connue, comme je l’aurais aimée !» ; et le second : «Je l’ai connue et je l’ai tendrement aimée!...»; et le troisième : « Je ne t’ai pas connue,... mais je t’aime et t’aimerai pendant l’éternité. » — Le troisième, ne le reconnaissez-vous pas?

Pour achever de démontrer que Sylvie n’est qu’un mythe, que Gérard n’y a fait qu’œuvre de poète, sans grand souci de réalité, on ferait valoir encore l’arrangement exquis, mais trop visiblement composé, de certaines scènes : telle cette fête de l’arc, inspirée du Voyage à Cylhère de Watteau, ces barques fleuriessurl’étangde Mortefontaine, puis le repas dans l’île, et l’envol du cygne sauvage, tenu captif sous les fleurs. La couronne qu’il pose sur le front de Sylvie est non moins illusoire, sans doute, que les poétiques laüriers qu’il plaçait naguère sur la tête d’Adrienne.

N’est-ce pas aussi un épisode ajouté, pris ailleurs et embelli à merveille, ce travestissement chez la tante à Othys, cette scène adorable où Gérard et Sylvie « furent l’époux et l’épouse pour tout un beau matin d’été »? La réalité nous est fournie par une lettre de Gérard à Stadler, publiée par Arsène Houssaye. Dans cette lettre, il n’est plus question de Sylvie ni d’Othys, mais de Sidonie et de Saint-Germain :

« Un souvenir, mon ami. Nous ne vivons qu’en avant ou en arrière. Vous êtes à Saint-Germain, j’y crois être encore. Dans les intervalles de mes études, j’allais parfois m’asseoir à la porte hospitalière d’une famille du pays. Les beaux yeux de la douce Sidonie m’y retenaient parfois jusque fort avant dans la nuit ; souvent je me levais dès l’aube, et je l’accompagnais, soit à Mareil, me chargeant avec joie des légers fardeaux qu’on luiremettait. Un jour, c’était en carnaval, nous étions chez sa vieille tante, à Carrière ; elle eut la fantaisie de me faire vêtir les habits de noces de son oncle et s’habilla avec la robe à falbalas de sa tante. Nous regagnâmes Saint-Germain ainsi accoutrés. La terrasse était couverte de neige, mais nous ne songions guère au froid et nous chantions des airs du pays. A tout instant nous voulions nous embrasser ; seulement, au pied du pavillon Henri IV, nous rencontrâmes trois visages sévères : c’étaient ma tante et deux de ses amies. Je voulus m’esquiver, mais il était trop tard et je ne pus échapper à une verte réprimande ; le chien lui-même ne me reconnaissait plus et s’unissait en aboyant à cette mercuriale trop méritée. Le soir nous parûmes au bal du théâtre avec grand éclat. O tendres souvenirs des aïeux ! brillans costumes profanés dans une nuit de folie, que vous m’avez coûté de larmes ! L’ingrate Sidonie elle-même trahit son jeune cavalier pour un garde du corps de la compagnie de Grammont (31).»

Cette lettre à un ami, évoquant un souvenir de jeunesse, a sans doute un autre accent de vérité que le délicieux épisode de Sylvie ; et cela suffît à nous fixer sur la valeur biographique de la nouvelle. Gérard nous l’a dit lui-même :

« ce sont les tableaux d’une longue période de vie », mêlés sans ordre ni logique apparente, mais que groupe et coordonne la transposition poétique d’éparses réalités (32).

Nous le verrons mieux encore dans la dernière partie de son récit. Des années ont passé ; les silhouettes ont pâli des douces apparitions de l’enfance. L’étoile « qui chatoyait d’un double éclat, tour à tour bleue et rose comme l’astre

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trompeur d’Aldébaran, à la fois Adrienne et Sylvie, ces deux moitiés d’un seul amour », n’est plus qu’une faible lueur qui peu à peu s’elîaee. Soudainement elle va s’irradier à nouveau, resplendir sous un autre aspect. Un soir, que le hasard, — ou la fatalité, — l’a conduit dans un théâtre de chant, où se jouait « un maussade chef-d’œuvre d’alors », une actrice lui est apparue et, dans une subite extase, il a compris qu’en elle allaient s’accomplir ses destinées amoureuses...

« Elle était belle comme le jour aux feux de la rampe qui l’éclairait d’en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d’en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l’ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines, qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d’Herculanum ! »

Or ce n’est point une fortuite aventure : dans les traits de cette actrice, Gérard a cru retrouver la figure à demi oubliée de Vautre, de la vision blonde et vaporeuse qui si divinement chantait, dans la ronde de jeunes filles, d’ Adrienne, la religieuse, la morte. Et cette ressemblance, illusoire ou réelle, il se demande si elle ne va pas jusqu’à l’identification.

« ...Et si c’était la même ! Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire, comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte. »

Le doux visionnaire trouve ici la plus touchante application de ses théories sur les âmes transfuses : la cantatrice actuelle, la blonde Adrienne de jadis, la châtelaine aux yeux noirs, déjà vue dans une autre existence, c’est dans ses avatars successifs, la migraLion du même esprit, c’est l’âme de l’idéale amante de son prédestin, qui lui revient sourire, identique et immortelle.

De ce jour il ne s’appartient plus : chaque soir il va s’installer, en tenue de soupirant, dans la même stalle et s’abîmer, tant que dure le spectacle, dans la contemplation de cette figure, qu’il se remémore, il ne sait de quel lointain passé... Au bout d’une année, il sait à peine rien d’elle et il se garde de l’approcher, tant il craint de « troubler le miroir magique qui lui renvoyait son image ». Un soir cependant,

il se hasarde à lui l'aire remettre un bouquet renfermant une lettre fort tendre et signée : « Un inconnu. » 11 se dit : « Voilà quelque chose de fixé pour l’avenir... » Le lendemain, il partait pour l’Allemagne.

Un journal lui apprit un matin qu’Aurélie était malade : « il lui écrivit, des montagnes de Salzbourg, une lettre empreinte de mysticisme germanique. 11 n’en attendait pas grand résultat, mais comptait toujours un peu sur le hasard et sur V inconnu. »

Au bout de deux mois, il revenait avec un drame envers, où il avait essayé, — on sait sous l’influence de quels souvenirs, — de fixer les amours du peintre Colonna pour la belle «Laura» que ses parens firent religieuse et qu’il aima jusqu’à la mort. Il en fit la lecture à Aurélie qui accepta le rôle principal. Les scènes d’amour étaient préparées à son intention et il les dit avec enthousiasme : puis il lui avoua qu’il était l’inconnu des deux lettres. « Vous êtes bien lou, dit-elle, mais revenez me voir... »

Cependant ses belles et tendres lettres n’obtenaient que des réponses pleines de raison. Pressée davantage, la dame prétexta un engagement plus ancien, déclarant ne vouloir être qu’à un seul. Enfin, deux mois plus tard, il reçut une lettre pleine d'effusion. Il courut chez l’actrice, dont le galant attitré, un beau jeune homme qu’il avait un soir rencontré dans un cercle, venait des’engager danslesspahis...

L’été suivant, la troupe dans laquelle jouait Aurélie donnait une représentation à Chantilly. Gérard l’accompagne en qualité de « seigneur poète » et il persuade au régisseur d’aller donner un spectacle à Dammartin. Il fait alors avec l’actrice une promenade à cheval aux étangs de Commelle et veut la faire déjeuner au château de la reine Blanche.

« Aurélie, en amazone, avec ses cheveux blonds ilottans, traversait la forêt, comme une reine d’autrefois, et les paysans s’arrêtaient ébahis. Madame de F... était la seule qu’ils eussent vue aussi imposante et aussi gracieuse dans ses saluts. »

Cédant à sa despotique hantise, il veut la conduire au château près d’Orry, sur la même place verte où, pour la première fois, il aperçut Adrienne. « Nulle émotion, dit-il, ne parut en elle. Alors je lui racontai tout ; je lui dis la

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source de cet amour, entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle écoutait sérieusement et me dit : «Vous ne m’aimez pas! Vous attendez que je vous dise : la comédienne est la même que la religieuse : vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus... » Et tandis que Gérard retombe en ses perplexités, la comédienne accueille l’hommage d’un galant plus raisonnable, un ancien Dorante des comédies de Marivaux, devenu imprésario, « un jeune premier ridé », dit plaisamment Gérard, qui cependant ressent quelque sympathie pour celui-ci. Elle lui dit un jour, lui montrant cet homme : « Celui qui m’aime, le voilà ! »

Ce récit léger, rapide, où çà et là transparaît un accent d’émotion douloureuse, a, comme ce qui précède, un général aspect de vérité. Des circonstances précises de temps et de lieux y complètent aussi bien l’illusion. Plus on relit ces pages, plus on les rapproche des faits connus de l’histoire de Gérard, plus on se convainc que, si ce n’est pas la simple réalité, si, le plus souvent, le rêve s’y mêle à la vie, cependant il n’y invente jamais complètement. C’est la vérité transposée, la présentation poétique des événemens essentiels de sa vie. Nous ne parlons pas des naturelles précautions employées pour dissimuler les personnes mêlées à son histoire : l’ancien Dorante un peu ridé remplace élégamment le flûtiste Leplus ; l’humour de Gérard ne pouvait condescendre, tout souci de discrétion mis à part, à cette mésalliance de la prima donna avec l’humble exécutant. D’autres faits, d’autres épisodes sont arrangés ou embellis. Nous avons signalé les « variantes » de l’apparition d’Adrienne, du travestissement chez la tante de Sylvie, mais nulle part Gérard ne fait œuvre de pure invention. Le récit de ses relations avec la comédienne nous laisse la même impression de vérité, à travers le commentaire poétique d’une très réelle histoire. Certains détails même, tenus d’abord pour fantaisistes, nous apparaissent, à un examen plus attentif, dans leur précise exactitude. Ainsi sommesnous d’abord tentés de croire à une simple fiction, lorsqu’il nous parle de ce drame en vers, rapporté d’Allemagne et lu à Aurélie, ce rôle de la belle «Laura», devenue religieuse, et que son mystique amant, Francesco Colonna, pleura jusqu’à la mort. Or l’existence de ce scénario, disparu comme

GÉRARD DE NERVAL. (j

tant d’autres, n’en est pas moins avérée, apparaît sans conteste d’une lettre de Gérard à Hippolyte Lucas, citée plus loin, où il est question d’adapter ce drame à la musique de la Flûle enchantée L

Au surplus, ce qu’il y a dans Sylvie de fictif et de composé paraît surtout motivé par cette tendance à établir une relation secrète entre l’apparition d’Adrienne et la rencontre d’Aurélie, une sorte de lien mystique entre la religieuse et la cantatrice. Ainsi cette tournée théâtrale à Chantilly, à Senlis, et à Dammartin, où sans doute son héroïne ne parut jamais, n’a-t-elle été imaginée que pour amener Aurélie devant le château d’Adrienne. Il ajoute au pittoresque de l’histoire en se transformant en personnage de Roman comique, en seigneur-poète accompagnant le chariot deThespis. Et comme il fait jaillir, en quelques touches alertes, telle une peinture d’Alfred de Dreux ou une aquarelle d’Eugène Lamy, une Aurélie à cheval, galopant au bord des étangs de Commelle, gracieuse et les boucles au vent, comme une amazone des chasses de Condé !

Il est impossible de n’être pas frappé d’une comparaison jetée là, comme une parenthèse de hasard, et qui peutêtre projette, croyons-nous, sur l’énigme d’Adrienne, un éclair singulier : « Mme de F... était la seule qu’ils eussent vue aussi imposante et aussi gracieuse dans ses saluts... » Cette initiale discrète désigne bien clairement la baronne de Feuchères, cette Sophie Dawes que le testament du dernier des Condé fit châtelaine de Saint-Leu-Taverny, de Saint- Sulpice et de Mortefontaine. Ce nom, presque oublié, eut pourtant son heure de célébrité, un éclat qui ne fut pas exempt de scandale et auquel se mêla quelque temps une grande ombre tragique. Pendant près de quinze ans, cette favorite exerça sur le vieux duc de Bourbon un invincible ascendant, fut la reine de sa petite cour, la maîtresse de ses chasses et la dame de ses plaisirs. Deux miniatures du musée Condé nous la montrent à son aurore, les yeux vifs, les traits réguliers, sans grande distinction, mais non sans charme piquant. On la voit aussi dans un tableau conservé à Chantilly, à cheval au milieu d’un groupe de veneurs et d’amazones, parmi lesquels on reconnaît le duc de Bourbon. Cette peinture, que seule recommande son intérêt docu- 1. Voir in fret, p. 253.

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LA SAINT-HUBERT DE 1828, A CHANTILLY. — l’iIALLALI DANS L’ÉTANG DE LA REINE BLANCHE,

PAR IlEURTEUX (MUSÉE CONDÉ).

ADRIENNE

mentaire, nous la fait voir un peu alourdie, dans le développement de son opulente maturité, sur le fond de son décor favori, le grand étang de Commelle. On trouve d’elle encore, dans le recueil imprimé des pièces et publications relatives à la succession Condé, cette silhouette que le ton général du morceau ne peut faire taxer de flatterie : « Elle avait le sourire caressant, des larmes à volonté, le despotisme aigre ; une tête gracieuse et régulière, la taille haute mais lourde, des bras et des jambes d’Hcrcule... » Puis la notice rappelle, avec une âcreté de pamphlet, les origines et les débuts galans de Sophie Dawes. Née, le 29 septembre 1790, à Saint-Helens, dans l’île de Wight, de la plus commune extraction, elle est d’abord employée dans un magasin de modes, si ce n’est dans cette « maison d’allégresse » dont parle le comte Apponyi 1. Elle fit ensuite des troisièmes galeries de Covent-Garden le théâtre de ses séductions. C’est là qu’elle fut distinguée par lord William Gordon, celui qu’on appelait le... pourvoyeur du grand monde : ce personnage, ami du duc de Bourbon et confident de ses faiblesses, lui présenta la belle Sophie, en laquelle il avait discerné une pièce de prince...

Lorsqu’après 1815 le duc revint en France, il ramena avec lui sa conquête d’exil. Celle-ci, voulant asseoir définitivement ses positions, prit, avec la maison du prince, ses quartiers à Chantilly et à Saint-Leu, où elle fut présentée comme une fille naturelle du duc de Bourbon. Une telle qualité ne pouvait que favoriser son établissement : l’épouseur fut trouvé en la personne d’Adrien-Victor Feuchères, jeune officier très estimé, homme aimable et spirituel, ayant des talens de société et sachant plaire aux dames. Il épousa, le 6 août 1818, à Londres, celle qu’il croyait très fermement être « la fille du meilleur des princes ». Il reçut, avec une dot honnête, un brevet de lieutenant-colonel et le titre de baron héréditaire, par lettres patentes du 30 août 1819, avec règlement d’armoiries portant « d'azur au chevron d'or accompagné en chef de deux étoiles d'argent et, en pointe , cl'un lion tenant une épée de la patte seneslre , le tout d’argent ». La vérité n’apparut que plus tard au baron de Feuchères, alors qu’il avait dû subir, du caractère et de la conduite de

1. Journal du comte Rodolphe Apponyi, publ. par M. Ernest Daudet. Plon-Nourrit, édit., 1913.

sa femme, maintes préalables épreuves. A la suite des plus « regrettables sévices », les époux se séparèrent. Très dignement, le mari rendit la dot et le brevet, puis partit pour l’Espagne. La séparation de corps et de biens fut prononcée le 26 août 1829.

Cependant la domination oppressive de la belle Sophie s’exerçait de plus en plus sur l’esprit du prince. Avec un faste et des caprices de favorite, elle organisait les chasses, les spectacles et les fêtes champêtres. Reprenant la tradition d’une Pompadour moins affinée, elle rêvait de figurations et de divertissemens, où elle s’exhiberait en atours d’autrefois, ou en tuniques blanches lamées d’argent. Tour à tour dame des légendes ou princesse de féeries, elle apparaissait, sur les scènes de verdure ou les pelouses des grands parcs, comme une reine de la nuit, dont les lignes opulentes n’étaient pas sans beauté. Envieuse des hommages populaires, elle aimait à se mêler aux assemblées champêtres ou aux danses de village. Elle se fit admirer à ce fameux bal de Sceaux, où il était de mode d’aller faire peuple dans un plaisant mélange de grisettes, de paysannes et de dames de qualité. On la vit aussi, aux environs de Chantilly et de Saint-Leu, traversant les bois en de fantasques chevauchées, ou se produisant parmi les danses et les rondes villageoises, affectant une grâce avenante de bonne princesse. Dans les pièces qu’on montait pour elle, les personnages larmoyans étaient son triomphe et, en dépit de l’ampleur de ses formes, elle ne se plaisait que dans les rôles de la jeune Léontine Fay. Cabotine de vocation et d’allures, sa vie se passait en figurations et en attitudes ; elle s’arrogeait d’ailleurs toutes les libertés des actrices, « recevait à sa toilette, voire même en chemise » (33).

Mais ces frivoles passe-temps ne la pouvaient distraire du souci de ses intérêts. La précarité de sa situation, la fragilité sénile de son protecteur lui commandaient d’assurer, contre le dénûment, les lendemains de sa royauté. Aussi se fait-elle constituer un apanage digne d’un douaire de maîtresse royale. Sous son influence évidente et sous le prétexte d’agrandir ses chasses, le duc septuagénaire acquit d’abord, par contrat des 21 et 22 juillet 1827, les 1711 hectares du domaine de Mortefontaine, lequel faisait ainsi retour à la maison de Condé. La propriété en était alors à la famille

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Clary, qui, par une sorte de pacte fidéicommissaire, l’avait conservée, en vue du retour, maintenant désespéré, du roi Joseph et de sa femme Marie-Julie Clary. Deux ans après, il acquérait encore, des mêmes propriétaires, par acte du 20 août 1829, les 194 hectares du domaine contigu de Saint-Sulpice-du-Désert, et ce, moyennant le prix total de près de deux millions (34). Puis cette réunion opérée, le duc de Bourbon signait, dix jours après, un testament, par lequel il instituait le jeune duc d’Aumale, son filleul et petit-neveu, pour légataire universel, mais léguait à Sophie Dawes, outre une somme de deux millions, les domaines de Mortefontaine, de Saint-Sulpice et de Saint-Leu-Taverny.

Un an après, le 27 août 1830, à neuf heures du matin, le dernier des Condé était trouvé mort, pendu à l’espagnolette d’une fenêtre, au château de Saint-Leu. Il était accroché par deux mouchoirs, l’un formant anneau autour du col, l’autre traversant le premier pour s’agrafer à l’espagnolette, l’extrémité des pieds touchant le tapis. Cette dernière circonstance fortifia l’hypothèse d’un crime : une clameur accusatrice monta soudain, enveloppant Mme de Feuchères et son entourage. Une instruction fut ouverte et un procès criminel était imminent. D’autre part, les héritiers du sang, le prince et la princesse de Rohan, attaquèrent le testament du duc de Bourbon. Mme de Feuchères sortit indemne de cette double épreuve. Nous venons de relire le rapport médico-légal du Dr Marc : l’expert y conclut nettement au suicide, et, pour écarter l’argument tiré de la position des pieds, cite, avec figures à l’appui, de nombreux cas de « suspension » oû les corps des suicidés reposaient entièrement sur le sol... Pareille démonstration sera faite, vingtcinq ans plus tard, pour conclure à la mort volontaire du pendu de la rue de la Vieille-Lanterne... (35).

Mme de Feuchères ne jouit que quelques années de son domaine préféré. De longs et onéreux procès avaient entamé gravement le douaire de la favorite : le 2 mars 1835, elle se fit autoriser par justice à vendre sa terre de Saint- Sulpice, qui fut acquise, le 4 avril suivant, par M. Ganneron. En même temps, il est vrai, elle améliorait l’habitation et le parc de Mortefontaine en y incorporant, au moyen de l’acquisition qu’elle en faisait, le 11 octobre 1835, la maison et le jardin d’Antoine Boucher, où Gérard avait rêvé

d’Adrienne et de Sylvie. Plus tard, un mal douloureux et mortel la fit retourner en Angleterre et finir ses jours à Londres, le 15 décembre 1840.

Si nous avons insisté sur ces détails, c’est pour mieux faire apparaître quelle place a pu tenir cette figure dans les visions de Gérard Labrunie. Que la baronne de Feuchères ait laissé dans sa mémoire une image tenace, c’est ce qu’il n’est pas permis de nier. La comparaison qu’il émet négligemment en montrant Aurélie chevauchant près des étangs de Gommelle, ne mériterait pas seule de nous arrêter, mais elle prend une étrange valeur si l’on rappelle que le nom et le souvenir de Mme de Feuchères étaient pour Gérard, en ses dernières années, une morbide obsession, l’une des formes de son délire. Alors qu’il était chez le Dr Blanche, un de ses projets de maniaque était d’épouser Mme de Feuchères, ou d’acquérir le domaine de Mortefontainc. Sophie Dawes est morte cependant et peut-être ne l’ignore-t-il pas : mais qu’importe la mort à l’égard des fantômes qui habitent son esprit? Maxime du Camp rapporte qu’allant le voir un jour à l’asile où on lui rendait la santé, Gérard lui dit : « C’est aimable à vous de venir ; ce pauvre Blanche est fou ; il croit qu’il est à la tête d’une maison de santé et nous faisons semblant d’être des aliénés pour lui être agréables ; vous allez me remplacer, parce qu’il faut que j’aille demain matin à Chantilly pour épouser Mme de Feuchères. 1 »

Déjà nous avons expliqué que maints épisodes narrés dans Sylvie sont imaginaires, que Gérard n’a point rencontré de jeune fille devenue plus tard religieuse, que le couvent de Saint-Sulpice était depuis longtemps détruit, que l’apparition de Chaâlis était racontée différemment dans Sylvie et dans Angélique. Nous pourrions ajouter qu’il n’existe pas de château près d’Orry, correspondant à la description du château d’Adrienne. Cependant, s il faut admettre une part de réalité à la naissance de cette illusion, si le culte d’Aurélie^’ est que la poursuite d une ressemblance, le reflet d’une figure idéale apparue aux soirs de la jeunesse, n’est-ce pas la dame de Mortefontaine qui doit le mieux résoudre l’énigme?

Elle ne s’appelle point Adrienne, mais elle est la baronne Adrien de Feuchères. Descendante d’une famille alliée aux

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