‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 32 sur 229 · Maxime du Camp, Souvenirs littéraires · texte numérisé non relu

Maxime du Camp, Souvenirs littéraires

ADRIENNE

anciens rois de France, nous dit-il, le sang des Valois coule dans ses veines... Or on la dit, et Gérard a pû le croire, la fdle naturelle du duc de Bourbon, la petite-fille du prince de Condé : n’est-elle pas de la race des rois? Grande et belle, elle vient se mêler à une ronde de jeunes filles, sur la pelouse d’un parc, et chante, au clair de lune, de mélancoliques romances... Ne reconnaît-on pas les façons habituelles de Sophie Dawes, ses apparitions dans les fêtes ou les danses de village, son « lyrisme larmoyant ». Où l’ a-t-il aperçue? Devant l’un de ces châteaux où Sophie Dawes aimait tant à paraître, à Chaâlis peut-être, mais plutôt à Mortefontaine, qu’elle ne possédera qu’en 1827, mais où elle est maintes fois venue, sur lequel elle a depuis longtemps jeté son dévolu. N’est-ce pas l’un de ces séjours que célèbre Émile Deschamps, en un sonnet publié dans les Annales Romantiques de 1829?

Quand le temps, grand changeur des hommes et des choses, Aura, sur ce beau lieu, jeté l’oubli des ans,

Quand chênes et sapins, brisés comme des roses,

Ne seront plus que cendre et cadavres gisans ;

Qui sait si, du chaos de ces métamorphoses,

Ressuscitant nos bois aux détours séduisans,

L’histoire saura dire à nos vieux fils moroses,

Quels rois y poursuivaient sangliers et faisans?

Mais peut-être mes vers, à la race lointaine,

Diront : Elle passa deux mois à Mortfontaine,

Et ces deux mois, pour nous, passèrent comme un jour ;

Et c’est pourquoi les fleurs, les biches inquiètes,

Et les oiseaux chanteurs et les amans poètes,

Pleins du souvenir d’elle aimaient tant ce séjour !

Le château n’est-il pas d’ailleurs celui qui correspond le mieux aux indications de Sylvie ? Voici la grande pelouse verte encadrée d’ormes et de tilleuls ; voici les vases de faïence, où Gérard alla cueillir les lauriers dont il orna le front d’Adrienne. A-t-il pu songer à un autre parc, à un autre château? N’est-ce pas le premier paysage qu’ont réfléchi ses yeux d’enfant? Élevé chez son oncle, d’une famille cpii a fourni tant de gardes et de serviteurs à ce domaine, il a dû y trouver un accès facile, y pénétrer bien souvent.

Ses premiers souvenirs, ses plus beaux rêves d’enfant-poète sont nés de ces ombrages, que son imagination peuplait d’apparitions, les soirs d’été. C’est bien là sans doute, et non ailleurs, qu’il faut chercher le château d’Adrienne.

Objectera-t-on que Mme de Feuchères, proche de la maturité, faisait plutôt songer à une beauté de Rubens qu’à la gracile jouvencelle dont la taille élancée ondulait, transparente comme les vapeurs de la nuit? Mais, dès avant 1820, on la voyait à Chantilly et dans les châteaux environnans : or, touchant à peine la trentaine, elle était encore dans tout l’éclat de la jeunesse. Quant à sa beauté grasse, elle explique au contraire cette ressemblance que Gérard croira retrouver dans Jenny Colon, l’actrice replète en laquelle Théophile Gautier célébrera le triomphe des belles chairs à la Rubens. De la parité des traits, on peut dire seulement que ces visages au teint de camélia rosé s’animent l’un et l’autre de la vivacité des yeux noirs ou de la caresse du sourire. Les cheveux de Jenny sont d’un blond roux, d’or bruni pour Sophie Dawes. L’aspect n’est-il pas le même et au surplus Gérard s’attarde-t-il à ces détails? Pour lui les ressemblances sont pour ainsi dire subjectives, ne résultent que de reflets harmoniques en son esprit ; et nous verrons avec quelle facilité il accueillera les succédanés, offerts par le hasard, d’Adrienne ou de Jenny Colon...

Mais écoutez encore : après la vision d’Adrienne, celle-ci doit disparaître et Gérard ne doit la revoir que dans ses rêves, ou immigrée sous l’enveloppe charnelle de la cantatrice. Le cloître ne sera que le vestibule de la tombe pour celle qui ne doit pas aimer, vers laquelle ne peut monter qu’un amour sans espoir. Et cette fin du cloître est nécessaire à son histoire pour marquer le bris de tout lien terrestre entre lui et l’aimée, pour qu’entre eux ne subsiste à toujours que l’union mystique des âmes et que soit rénovée l’ardeur spirituelle qui consuma l’ascète Francesco Colonna pour la divine Lucrezia-Polia de Trévise... Mais quel asile rêve-t-il pour Adrienne? Où veut-il qu’elle soit morte? Au couvent de Saint-Sulpice-du-Désert, qui, nous l’avons vu, n’existe plus depuis un demi-siècle, mais dont les dépendances sont devenues, ainsi que le domaine de Mortefontaine,laretraitedeMmede Feuchères. Notons encore que, si

ADRIENNE

ce n’est pas vers 1832 que doit se placer la mort de Sophie Dawes, c’est en 1840, mais que, longtemps auparavant, elle était repartie pour l’Angleterre, et qu’au surplus Gérard n’a jamais des dates une notion bien exacte. Puis, lorsque l’idée lui vient de scruter le mystère que recèlent les murs de Saint-Sulpice, n’ espère- t-il pas toujours y voir errer ce fantôme? Quand enfin sa piété le ramène devant la maison de famille, qu’il retrouve mutilée, annexée au parc delà châtelaine mystérieuse, son esprit superstitieux ne doit-il pas voir une intervention du destin dans cette réunion de la demeure des ancêtres au château d’Adrienne? N’est-ce pas, en tout cas, l’explication de sa délirante manie des derniers jours, de vouloir épouser Mme de Feuchères et acquérir le domaine de Mortefontaine x? Quelle hallucinante pensée a groupé de la sorte tant de bizarres, mais logiques concordances?... S’il n’est permis de conclure avec certitude, du moins ne doit-on dédaigner, comme œuvre de hasard, les élémens de cette fascinante hypothèse.

A qui voudrait encore compliquer cet écheveau de fatalités, il serait loisible de rechercher une relation secrète entre ces deux faits qui se placent à des dates si voisines : la mort de Mme de Feuchères, le 15 décembre 1840, et la première attaque de folie de Gérard, en février 1841. Convientil d’aller plus loin et de rattacher, par quelque lien occulte, l’espagnolette de Saint-Leu à la grille de la rue delà Vieille- Lanterne? Ce serait raffiner d’outrance macabre et de fantaisie hoffmannesque. Cependant quelle ironie du sort, ou quel caprice de dément ont bien pu rapprocher, en ce choix de la mort et cette parité d’attitudes, ces deux suicidés, dont le dernier regard fut traversé peut-être par le même fantôme?

Une autre légende, moins romanesque, identifie de manière différente la Béatrice mystérieuse de Gérard de Nerval. Si l’explication qu’elle nous fournit ne peut suffire à résoudre l’énigme d’Adrienne, elle fixe du moins les traits d’une figure qui eut sa place dans les amitiés du poète. N’y faut-il pas voir une allusion rapide en ces quelques lignes des Promenades el Souvenirs :

« Le soir, pour divertir de vieux parens, nous représentions les chefs-d’œuvre des poètes, et un public bienveillant nous

1. Voir, outre Maxime du Camp, déjà cité : Champileury, Grandes figures

comblait d’éloges et de couronnes. Une jeune fdle, vive et spirituelle, nommée Louise, partageait nos triomphes ; on l’aimait dans cette famille, où elle représentait la gloire des arts. 1 »

Gettejeune fille, — la tradition sur ce point est assez positive, — s’appelait Louise-Céline de Junquières, était née, en 1806, au château de Versigny, entre Nanteuil-le-Haudouin et Montagny. Elle était de deux ans plus âgée que Gérard, était gracieuse et spirituelle, mais quelque peu contrefaite. Descendante de cette famille de Junquières, qui compta plusieurs écrivains ou poètes burlesques, elle tenait de sa race un goût naturel et de précoces aptitudes pour les arts et la poésie. Elle fut mariée très jeune au marquis de Giac, dernier de ce nom, issu d’une vieille famille de robe, qui compta parmi ses membres, vers la fin du xive siècle, un premier président au Parlement de Paris. Au château de Valjenceuse, près de Senlis, où elle vécut le reste de son âge, nombre de poètes et de beaux esprits entouraient cette aimable muse provinciale ; son salon était le centre d’une petite société littéraire, où l’on devisait de gaye science, où l’on répétait des mystères et des comédies... Ses débuts artistiques avaient eu lieu en compagnie de Gérard, qui lui donnait la réplique, en des scènes enfantines, devant un auditoire familial; mais vainement chercherait-on d’autres circonstances permettant de reconnaître en elle la fantômale Adrienne. Si cependant elle ne fut l’un de ses amours d’enfance, elle dut, semble-t-il, laisser à Gérard un souvenir gracieux. Au cours de ses promenades dans le Valois, il vint à plusieurs reprises à Valjenceuse : on y montrait encore, il y a peu d’années, des vers qu’il avait tracés dans un petit ermitage, au fond du parc. Le jardin à la française présentait, en effet, quelques coins romantiques, — mélange de goût classique et de cette fantaisie agreste chère à Rousseau, dont le contraste enchantait Gérard.

La marquise de Giac mourut, le 23 juillet 1875, âgée de soixante-neuf ans. Il y avait déjà longtemps que l’amant d’Adrienne était allé rejoindre, au delà de ce monde, les ombres de ses défuntes amoureuses !

Page 1