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Promenades et Souvenirs, ch. v. Premières années

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AURÉLIA; LE MONDE DRAMATIQUE

ue de ces éparses visions soit éclose l’irréelle figure

d’Adrienne, c’est ce qu’on peut raisonnablement

déduire, sans toutefois sortir du champ des con-

jectures et des hypothèses. Mais ce qui est plus certain, c’est que ce fantôme a pris les traits d’une femme de théâtre, de celle que Gérard ne nomma jamais autrement qu’ Aurélia : or, avec celle-ci, nous pénétrons dans un demi-jour de réalité.

De l’héroïne elle-même nous savons à peu près tout ce qu’il importe de savoir. Elle s’appelait Jenny Colon, — de son réel prénom, Marguerite, — ainsi qu’il appert de son acte de naissance, que nous avons sous les yeux. Née à Boulogne-sur-Mer, le 5 novembre 1808, elle était fille de petits acteurs provinciaux : Jean Colon, qui se qualifie « artiste lyrique », et Marie-Anne Dejean-LeRoy,son épouse, chanteuse elle-même. Deux comédiens de la troupe, Pierre- Jean-François Ramon et Jean-Pierre Pinçon figurent comme témoins à cet acte et nous révèlent que le hasard d’un passage à Boulogne dut faire naître en cette ville la future étoile. C’est sur les planches que se firent ses premiers pas ; c’est dans le pittoresque et le décousu des tournées de province qu’elle reçut son éducation morale et artistique. Mais une scène plus lumineuse devait éclairer ses débuts : vers 1820, en effet, — on ne sait par suite de quels succès ou de quelles intrigues, — nous voyons la tribu errante des Colon installée à Paris, et trois au moins de ses

membres engagés au théâtre de la rue Favart. « Il fut un temps, — lisons-nous dans la Galerie Théâtrale , en un article consacré à Jenny, — • où l’Opéra-Comique semblait exploité en entier par la famille Colon : sur la même affiche, on voyait figurer, par rang d’âge, Mme Colon, la mère, Mlle Eléonore Colon et Mlle Jenny Colon. » Cette dernière n’avait que quatorze ans, lorsqu’en 1822 elle débuta dans les Deux Pelils Savoyards à l’Opéra-Comique ; il est vrai que c’était pour y jouer un rôle d’enfant et que sa gentillesse et ses boucles blondes furent pour beaucoup dans l’attribution de ce rôle ; mais lorsque, treize ans plus tard, elle reparaîtra à ce théâtre, on dira que c’est une rentrée. Sur la même scène, on la vit encore, dans Camille el le Sylvain , puis, en 1823, elle débuta au Vaudeville dans la Lailière de Monfermeil de Paul de Kock et y joua ensuite dans les Femmes Volantes et la Mère au bal.

En 1824, — elle n’avait que seize ans, — elle s’éprit, en Angleterre, d’un camarade de tournée, l’acteur Lafont, frère du chanteur de l’Opéra, et cette intrigue, rapidement nouée, aboutit à un mariage « à l’anglaise », dont le lien fragile fut cependant scellé par un forgeron de Gretna- Green. Cette union ne dui'a guère plus que la tournée, et, dès leur retour en France, les deux époux furent unanimes à invoquer, pour leur rupture, la nullité de ce mariage. A peine y prit-on garde. Restée pour tous Mlle Jenny Colon, l’actrice continua de se montrer l’accueillante personne dont les galans de l’époque se disputaient les sourires. Elle en était facilement prodigue, s’il faut en croire la chronique des coulisses : on parla fort de sa liaison avec un banquier hollandais, puis de multiples aventures ; on commenta même sans réserve certaines absences de la scène, attribuées à la nécessité de devoirs maternels et à une fécondité inopportune.

Après un bref séjour au Gymnase, où elle fut charmante dans l’Oncle Rival, elle débuta aux Variétés, le 27 octobre 1828, dans la Semaine des Amours, de Dumanoir ; puis des tournées l’éloignèrent quelque temps de ce théâtre où elle fit sa rentrée pour jouer successivement, de 1834 à 1835, dans la Modiste, la Prima Donna, la Camarade de pension, d’Ancelot, et la Femme qui se venge. A la fin de 1835, elle fut engagée à l’Opéra-Comique et y débuta, au commen-

AURÉLIA

cernent de 1836, dans le rôle de Sarali la folle, de Grisar L

A cette époque, où elle entre dans l’histoire de Gérard de Nerval, Jenny est la cantatrice légère, lêtée du public, dont la louange défraye les feuilletons de théâtre, dont les portraits graphiques ou littéraires ont les honneurs des revues et des galeries d’illustrations. Elle y fait bonne figure parmi les gloires de ce temps, où cependant le ciel théâtral est constellé des astres les plus radieux du drame, de la danse et du chant : Dorval, la Taglioni, Fanny Elssler, les Grisi, Léontine Fay, Sontag et la divine Malibran. Sa beauté n’est pas moins louée que son talent : les roses et les lis de son teint, la ligne de sa gorge et de ses épaules, la grâce de sa démarche et la joie triomphante de son sourire sont célébrés par les dithyrambes les plus enflammés. Elle revit ainsi, dans la parfaite lithographie que nous a laissée d’elle Léon Noël : le visage encadré de boucles blondes s’anime de la vivacité des yeux noirs ; les lignes des bras et du buste affirment le triomphe de la chair jeune et fraîche. Tout au plus critiquerait-on un peu de rondeur poupine dans le bas du visage et le menton. C’est bien, en résumé, la florissante créature vers laquelle monte l’hommage du plus grand nombre. Mais faut-il le dire? Devant cette alliciante commère, l’évocation nous échappe un peu de la silhouette de rêve entrevue dans les nuits, de cette Adrienne grande et belle, dont la taille élancée se développait aux rayons pâles de la lune... Peut-être songeons-nous mieux au sourire avenant et à la grâce opulente de la dame de Mortefontaine...

Gavarni a tracé, lui aussi, pour le Monde Dramalique, un croquis lithographique où les attraits de Jenny sont rehaussés de la seyante coiffure et de la courte jupe bouffante de ]a Sarah de Grisar. Mais voulez-vous un signalement minutieux, où rien n’est omis des particularités physiques de la diva? C’est Théophile Gautier qui nous le fournit, avec sa vision de peintre et son talent d’analyste descriptif. Il faut chercher le morceau dans un ouvrage aujourd’hui très rare, publié en 1839, sous la direction d’Alphonse Esquiros : ce devait être un monument édifié par la plume et le crayon aux Belles Femmes de Paris, avec la collaboration « d’hommes de lettres et

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