Le Monde Dramatique, t. II, p
d’hommes du monde », et notamment des favoris de l’époque, Roger de Beauvoir, Émile Deschamps, Gautier, Houssaye et Gérard lui-même. Le texte est accompagné de portraits lithographiques de très inégale qualité, où manque celui de Jenny ; mais sa silhouette littéraire nous est une précieuse compensation. « Ge portrait nous fut commandé par Gérard », dit Théophile, qui avait été également prié par son ami de faire des sonnets en l’honneur de sa dame :
« Madame Leplus, — ainsi s’appela Jenny, après sonmariage, — • qui, au premier coup d’œil, rappelle les figures allégoriques de la vie de Catherine (sic) de Médicis, a cependant quelque chose de plus choisi et de plus élégant que le type ordinaire de la beauté flamande, rêvé plutôt que copié par Rubens. Elle est forte et grasse, mais il y a loin de son embonpoint potelé et soutenu aux avalanches de chair humaine du peintre d’Anvers ; son teint blanc, délicat, a quelque chose de soyeux et de pulpeux comme une feuille de camélia ou de papier de riz, n’est pas traversé par des réseaux bleuâtres et martelé de plaques rouges, ainsi que les robustes divinités de l’artiste néerlandais. Elle se rapproche plus du type biondo e grassolo célébré par Gozzi. Certaines Madeleines de Paul Véronèse, quelques portraits de Giorgione, la Judith d’Allori rentrent tout à fait dans son caractère de beauté. Le front large, plein, bombé, beaucoup plus développé qu’il ne l’est habituellement chez les femmes, attire et retient bien la lumière, qui s’y joue en luisans satinés; le nez fin et mince, d’un contour assez aquilin et presque royal, tempère heureusement la gaieté un peu folle du reste de la figure. Singularité charmante, une prunelle brune scintille sous un sourcil pâle et velouté d’une extrême douceur. Quant à la bouche, elle est pure, bien coupée, aisément souriante avec une certaine inflexion moqueuse à la lèvre inférieure, qui lui ajoute un grand charme. L’ovale de ses joues se distingue par la gracieuse plénitude des contours, et l’absence de saillie des pommettes ; le menton est frappé au milieu d’une petite fossette, excellent nid pour les amours, comme aurait dit un poète du temps de Louis XV. »
Et l’abondant Théo continue ainsi, sans omettre aucun détail, s’arrêtant avec complaisance « aux cheveux flaves et rutilans, au col admirablement attaché, conduisant, par une ligne onduleuse et riche, aux magnificences des épaules, à la poitrine ronde et pleine, d’une saillie modérée, mais complètement féminine. Bref, elle est la femme dans toute l’acception du mot, par les cheveux blonds, par sa
AURÉLIA
taille fine et ses hanches puissamment développées, par le timbre argentin de sa voix, par la molle rondeur de ses bras » !...
Enfin il la voit vêtue de ces grandes robes de lampas ou de brocatelle, aux plis soutenus et puissans, en haute l'raise godronnée, comme dans les dessins de Romain de Hooge. « Toute la toilette abondante et somptueuse du xvie siècle s’adapte merveilleusement à la physionomie deMmeLeplus, que l’on prendrait pour une de ces belles dames des gravures d’Abraham Bosse, qui marchent gravement, une tulipe à la main, suivies du petit page nègre qui porte leur queue, leur chien et leur manteau, dans les allées bordées de buis d’un parterre du temps de Louis XIII. »
... C’est sous Louis XIII, et je crois voir s’étendre Un coteau vert que le couchant jaunit :
Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs en son costume ancien...
Que de rapprochemens on trouverait encore dans l’emploi que fait Gérard des mêmes images et des mêmes mots, le tout attestant une communauté d’impressions et d’entretiens, et, croyons-nous, la collaboration de Gérard au portrait de Jenny 1.
A quelle heure précise la rencontra-t-il? En quel théâtre de chant allait-il rêver devant cette étoile? A l’Opéra- Comique, croit-on communément ; mais c’est là une erreur et le seul Champfleury, — est-ce simple hasard? — place avec raison cette rencontre aux Variétés. On sait, en effet, que cet amour était né lors du voyage en Italie, à l’automne de 1834 2, et lors de l’apparition du Monde Dramatique , en 1835... Or Jenny Colon ne débute à l’Opéra-Comique que le 26 avril 1836.
C’est l’instant somptueux de la vie de Gérard ; sa chimère est alors souriante et les ailes noires n’ont point encore battu ses tempes. Les trente mille francs tantôt recueillis lui permettent de caresser mille projets. Il a la mise d’un dandy, consulte les cours de la Bourse, et, par ce temps de
1. Les Belles femmes de Paris, lre série. Mme J. Colon-Lcplus.