‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 37 sur 229 · GÉRARD DE KERVAL · texte numérisé non relu

GÉRARD DE KERVAL

Guzman, qui secrètement s’est éprise de lui. Encore qu’il avoue sa flamme pour l’autre, la grâce de l’inconnue l’incite à quelque madrigal; et lorsque, sur ses instances, la dame veut bien écarter son voile, il retrouve, dans ses traits, un souvenir à demi effacé :

Mais, madame, il me vient, vous ayant regardée,

De votre beau visage une confuse idée...

Il faut bien qu’ autrefois il m’ait élé connu...

Pourtant ce n’est pas dans une autre existence ; plus simplement il se souvient qu’il l’a naguère sauvée d’un incendie... Lors la belle lui révèle qu’Hélène l’abuse indignement : sa cupidité seule lui fait simuler l’amour pour Doiz Juan, qu’elle sait à la veille d’hériter d’un oncle moi’ibond. Le jeune homme apprend bientôt en effet la mort de ce parent qui lui laisse tout son avoir : or il ne songe plus qu’à mettre à l’épreuve l’attachement d’Hélène. Appai'aît alors Jodelet, sorte d’intendant-Scapin, souple, verbeux et retors comme il convient. Maître et valet ourdissent, sur un canevas à l’italienne, la ruse que voici : Jodelet, transfoi'mé en seigneur, cousin de Don Juan, vient d’être, par préférence à celui-ci, institué l’héritier de l’oncle. Il en prône la nouvelle, fait sa cour à Hélène qui l’accueille, l’héberge et lui fait fête, sans plus songer à l’amant déshérité. Puis quand elle s’est bien enferi'ée dans cet imbroglio, fécond en incidens burlesques, la vérité est découverte, pour la honte et la déconvenue de la cupide Hélène.

Ces trois actes, qui firent la joie du salon du Doyenné, ne connurent pas d’autre scène et sont restés inédits ; le manuscrit a disparu, mais le zèle attentif du vicomte Spoelberch de Lovenjoul nous en a gai’dé une « copie dramatique », corrigée et annotée de sa main. 1

Gérard nous a décrit le pi'ogramme de cette soirée où les fresques des jeunes peintres devaient remplacer les rafraîchissemens : elle fut digne en tout de ce cénacle indépendant, que n’opprimait aucun dogme, où régnait le plus tolérant éclectisme. Le xvme siècle et les grâces

1. Jodelet, comédie en 3 actes en vers ; 3 fasc. man. Collect. Sp. de Lovenjoul,

AURÉLIA

négligées des Fêles galantes étaient restitués en bonne place : les boiseries aux moulures chantournées s’enluminaient d’allégories vieillotes ; les mythologies périmées y revivaient en Naïades, en Bacchantes , en Neplunes, en Élémens assortissant les dessus de portes. Émile Wattier ressuscitait des « amusemens » à la Watteau, et Célestin Nanteuil lui-même oubliait le Moyen âge pour s’adonner à de païennes allégories

Un jour, Gérard apporta, au milieu du grand salon commun, les deux panneaux de Fragonard, le Colin-Maillard et l’Escarpolelle, qu’il avait dénichés chez un brocanteur et payés 50 francs! Ce prix révèle assez quel discrédit avait atteint les chefs-d’œuvre du xvme siècle et quel courant, créé par l’art de David, puis par l’exclusivisme romantique, tentait si vaillamment de remonter Gérard. Nous l’avons vu opposer sa lucide réserve aux dogmes tyranniques et aux ostracismes du Petit Cénacle ; nous le voyons maintenant, au milieu de ses amis de la rue du Doyenné, convertis à son éclectisme, relever les autels qu’un aveugle sectarisme avait renversés. Or, à oser, en 1835, protester contre le dédain qui enveloppe le bel art français du xvnie siècle, il y a sans doute autant de mérite qu’à vouloir garder, au milieu des jeunes écrivains romantiques, une préférence pour la claire langue de Cazotte et de Diderot. N’y a-t-il pas, en effet, autant de courage à s’insurger contre la mode et le goût de son temps qu’à vouloir en combattre les opinions et les idées?

Au milieu de cette communauté joyeuse, Gérard a fait deux parts de sa vie, l’une ouverte, consacrée à ses amis, pleine de verve et de gaieté, l’autre secrète, réservée au culte de son idole mystérieuse. Les folles visiteuses, qui, à toute heure de jour et de nuit, envahissent le caravansérail, n’ont de lui qu’une politesse souriante et de gracieux saluts. Les intrigues ne manquent pas cependant : Arsène Houssaye a conté la plus piquante dans ses mémoires, cette rivalité tragi-comique entre Théophile et Rogier à l’égard de la Cydalise. Théophile, devenu amoureux fou de la maîtresse de son ami, parle de tuer son rival ; mais, lorsque celui-ci feint d’abandonner la place, la passion romantique de Théo se fond, dépourvue de ses accessoires obligés de

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