Petits Châteaux de Bohême
meurtre et de trahison. La mort de la belle réconcilie, hélas! les deux amis dans un commun désespoir... Croyez bien que la présentation de Houssayc n’a rien diminué du piquant de l’anecdote 1.
Gérard nous montre encore combien il reste distant de ces intrigues et combien impassible le laisse l’entretien des Cydalises, dans l’aventure qui termine pour lui le bal des Truands. Pendant que les invités se livrent, jusqu’à l’aube, aux plus i'olles sarabandes, lui ne songe qu’au rendez-vous pris pour le matin avec Meyerbeer, auquel il doit lire la Heine de Saba. Et, comme il ne danse pas, qu’il a fui la cohue bruyante pour s’isoler avec son rêve, il erre sous les tilleuls dénudés, dont les rameaux grêles s’effilent sous le clair de lune. Il voit alors venir à lui une belle délaissée, qui longuement lui narre ses désespoirs. L’aimable personne, toute à son amour trahi, et, qui pis est, à son amourpropre froissé, médite une revanche, et ce solitaire s’offre là bien à point pour la lui fournir. L’occasion était unique et l’intrigue devait, semble-t-il, aisément se nouer, lorsque, tout à l’heure, la bande travestie allait s’épandre par les rues pour déjeuner au Madrid du Bois de Boulogne. La belle résistait mollement à s’y laisser conduire, lorsque Gérard, esquivant sa fonction de cavalier, s’approcha de Rogier pour prendre congé, invoquant la nécessité du scénario.
« Comment, tu ne nous suis pas? Cette dame n’a d’autre cavalier que toi, et elle t’a choisi pour la reconduire. — Mais j’ai rendez-vous à sept heures, chez Meyerbeer, entends-tu bien? »
Rogier fut pris d’un fou rire. L’un de ses bras était occupé par la Cydalise; il offrit l’autre à l’isolée, qui salua Gérard d’un petit air moqueur...
«J’avais quitté la proie pour l’ombre... Comme toujours», conclut-il avec humour 2.
Cette Heine de Saba, qui jamais ne vit la rampe, était l’un des aspects de V ombre, qui avait pris le contour de Jenny Colon. Lorsqu’il la peint, c’est toujours avec les mêmes couleurs de rêve qu’il emploie quand il s agit d’Adrienne ou d’Aurélia.