‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 39 sur 229 · Petits Châteaux de Bohême · texte numérisé non relu

Petits Châteaux de Bohême

AURÉLIA

« Elle m’apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l’admira, s’avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin. Elle venait me proposer l’éternelle énigme que le sage ne peut résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l’amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Ou’elle était belle, non pas plus belle cependant qu’une autre reine du matin dont l’image tourmentait mes journées !... 1»

Était-ce pour cette souveraine du royaume merveilleux, ou pour la terrestre Jenny, qu’il fit un jour l’emplette, en Touraine, de ce grand lit à colonnes Renaissance, — le propre lit où coucha Marguerite de Valois, au château de Tours, en 1519, prétend Eugène de Mirecourt 2 ? Pour le faire pénétrer dans l’appartement de la rue du Doyenné, il aurait fallu en élargir l’entrée, comme on faisait des portes des villes pour les carrosses de Louis XIV. Les rideaux de brocatelle à ramage destinés à le compléter y furent peut-être accrochés, mais, pour éviter de le garnir, Gérard se contenta de dormir sur un matelas étendu par terre, au pied de cet autel symbolique. Le fantôme de la fille des Hémiarithes y descendit peut-être en rêve, mais l’enveloppe charnelle de la blonde Jenny s’y reposa-t-elle jamais?...

D’inégales fortunes étaient encore réservées à ce lit monumental, destiné à gttendre toujours les unions chimériques ou le sommeil des princesses de féeries. Les splendeurs de la rue du Doyenné ne durèrent guère plus de dix-huit mois, et, lorsque « l’affreux propriétaire », qui habitait au-dessus de ses locataires, crut devoir recouvrer le sommeil en donnant congé à ses bourreaux, Gérard ne trouva plus de local assez vaste pour son grand lit, qui fut d’abord remisé chez Théophile Gautier, puis vendu.

L’anecdote a pris la force d’une légende, inséparable désormais de toute biographie de Gérard. Les écrivains de son temps en ont fait l’exemple de l’une des plus folles chimères d’amant : Balzac, dans Honorine , fait dire à l’un de ses personnages :

« Je veux mettre mon idole dans un nouveau temple, où elle puisse croire à une vie entièrement nouvelle... On m’a parlé d’un poète, qui, devenu presque fou d’amour pour une cantatrice, avait,

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