Alphonse Karr, Le livre de bord, 3e série
LE MONDE DRAMATIQUE
amis n’auraient point approuvé l’entreprise et lui auraient conseillé de s’en tenir à la littérature, — déclare-t-il plus tard à son père, qui incriminait ceux-ci de l’y avoir encouragé. Quels conseils auraient pu, d’ailleurs, modifier une résolution où le raisonnement et la réflexion durent avoir si peu de place ! Il explique, il est vrai, — mais c’est pour répondre aux reproches paternels, — que, « s’il a tenté une affaire de librairie, et non de littérature », c’est parce que les craintes de ses parens touchant son avenir l’avaient mis en méfiance à l’égard des moyens d’existence qu’il pourrait tirer de sa plume ’.
A la vérité, ces considérations pesèrent de peu de poids dans sa détermination. Peut-être espéra-t-il la fortune, mais le motif secret de l’opération, ce fut la perspective d’assurer la gloire et de toucher le cœur de celle qui sera désormais pour lui la seule aimée.
Nous ne possédons, sur l’organisation financière ou sociale de l’entreprise; — car il eut au moins un associé, — aucun document formel; mais, sur la provenance des deniers, nul doute n’est possible. Il suffit de rapprocher les dates : le 31 décembre 1834, avait été homologué, par jugement du tribunal de la Seine, l’état liquidatif des successions de ses grands-parens. Il touchait donc le solde de sa part d’héritage, à l’expiration du délai d’appel, vers la fin de mars 1835, ce qui coïncide exactement avec la période de préparation et de lancement du Monde Dramatique.
L’initiative de Gérard s’y affirme sous toutes les formes, dans le choix des matières, et surtout dans le recrutement des collaborateurs de rédaction et d’illustration. C’est lui qui a obtenu de Berlioz quelques articles pour les premières livraisons ; puis alternent assidûment Dumas, Théophile Gautier, Alphonse Karr, d’Egmont, Roger de Beauvoir, Burat de Gurgy, c’est-à-dire tous les familiers de la rue du Doyenné.
Le choix des illustrateurs est non moins caractéristique. Voici, au premier rang, Célestin Nanteuil, dont les eauxtortes affirment une originalité si puissante qu’elles auraient suffi à la fortune bibliophilique de l’ouvrage. Puis, c’est Camille Rogier, Lorentz, Leleux, Émile Wattier, dont les 1. Lettre à son père, de Vienne, 30 janv. 1840 (le Temps, 20 août 1907).
fresques ont orné les boiseries du salon du Doyenné. N’y reconnaît-on pas tous les héros de la fête du 28 novembre, si parfaitement réunis, qu’on se demande si ce bal mémorable n’était pas une soirée d’inauguration du Monde Dramatique1?
Le texte et l’illustration attestent d’ailleurs si clairement les prédilections de chacun ! Nanteuil y débute par un portrait de Mme Dorval, son secret et platonique souci ; Egmont, le traducteur d’Hoffmann, — le comte Henry Massé d’Egmont, qui, costumé en garde-française au bal des Truands, s’était fait le servant de MllePlessy, — consacre à cette dernière une notice sagement laudative, que précède le portrait de l’ingénue... Mais où apparaît la fin suprême de la publication et la préoccupation souveraine qui l’inspire, c’est dans l'effort patient, concerté, progressif, avec lequel est préparé le triomphe de la « seule étoile » !
C’est bien là que se révèle, malgré les précautions dont il se dissimule et le constant souci de son anonymat, celui qui secrètement dirige le magazine. Timide et prudent à l’excès, c’est à peine s’il ose d’abord imprimer le nom de l’idole... Ainsi nous voyons une seule fois apparaître les syllabes brûlantes de ce nom dans le premier fascicule (tome Ier, p. 16), mais sans nul commentaire. Plus loin (p. 24), deux simples lignes arrêtent le lecteur prévenu, sous la rubrique : Théâtre des Variétés :
« Mlle Jenny Colon chantait avant et après cette pièce dans la Modiste et la Prima Donna. Cette circonstance servira de transition naturelle pour passer à l’Opéra-Comique... »
Amorce discrète, destinée à préparer l’idée, que nous voyons exprimée, peu après(p.40), avec une clarté qui cette fois éblouit :
«Mais l’honneur de la soirée, — il s’agit d'Une Camarade de pension, d’Ancelot, aux Variétés, — appartient à Mlle Jenny Colon, qui remplit le rôle de la Vogageuse, le rôle de Mlle Mars dans le Mariage d’ Argent, avec autant de grâce et plus de jeunesse et un timbre de voix aussi pur. Heureux talent, qui serait digne des Français, s’il n’était digne de l’Opéra, et qui ne pourrait appartenir à l’un de ces deux théâtres, sans se faire désirer à l’autre. L’Opéra-Comique résoudra bientôt le problème de cette double vocation. »
LE MONDE DRAMATIQUE
Ainsi, cela est bien clair, il s’agit de préparer la rentrée de Jenny à ce théâtre, où la cantatrice veut obtenir un engagement. Cette « rentrée » est officiellement annoncée, en août 1835, pour janvier 1836, et, en attendant la fin de l’année dramatique, Mlle Colon rejoue successivement tous les rôles de son répertoire, puis fait ses adieux aux Variétés, avec le succès d’une dernière création, Maclelori Friquel.
Alors tout est prétexte à louange sans réserves (p. 247-248 et 320) et les grâces de l’artiste ne sont pas moins vantées que son talent. Les collaborateurs de Gérard, qui commencent à être au courant, y vont toujours de leur madrigal, non sans parfois quelque détail indiscret : « Femme charmante à la ville et au théâtre », dit Roger de Beauvoir, qui trace d’elle cette pimpante silhouette : « Fraîche comme une jolie pensionnaire anglaise, bonne actrice, malgré les vaudevilles de M. Ancelot, et suivie, lorsqu’elle traverse, sous sa large capote rose, le passage des Panoramas A » Ailleurs, dans un article sur les Actrices mariées , on lit, sous la signature de H. Blanchard, cette allusion plus osée :
« Après un léger et romanesque mariage à l’anglaise, la fraîche et joyeuse Jenny Colon a reconquis son nom et marche dans sa liberté, qu’elle peut aliéner temporairement et à sa volonté. Permis à chacun de lui dire, de lui écrire des idées de bonheur et des châteaux en Espagne qu’elle inspire, sans crainte de scandaliser un mari grondeur et jaloux. 1 2 »
Au surplus, que l’on traite d’un ton léger le facile accueil et les rapides liaisons de la diva, Gérard n’en a cure, les faiblesses inhérentes à l’existence habituelle d’une femme de théâtre ne pouvant altérer l’image resplendissante née des mirages de la scène et de l’illusion dramatique. « Je m’en informais aussi peu, dit-il, que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d’Élide ou la reine de Trébizonde 3. » Mais que l’on discute les mérites ou seulement la beauté de l’actrice, voilà ce que Gérard ne peut admettre : lui, si doux d’habitude, devient acerbe, et son ironie prend un tour agressif. Il faut lire, à la fin du premier volume du Monde Dramatique {p. 224), sa riposte à Jules Janin, qui s’était per-