‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 45 sur 229 · LIAISON ET RUPTURE; UN ROMAN PAR LETTRES · texte numérisé non relu

LIAISON ET RUPTURE; UN ROMAN PAR LETTRES

PIQUILLO.

elle qui fut l’objet de ce culte en apprécia-t-elle le

mérite? Par tant de ferveur patiente, l’amant trouva-

t-il grâce devant des rigueurs qu’on n’opposait jamais longtemps à des soupirans plus résolus? Si nous attribuons aux souvenirsdeGérardla valeurde mémoires exacts, si nous tenons pour réelles correspondances les lettres dont on a publié les brouillons, nous pouvons reconstituer une idylle complète, où l’amante, longuement sollicitée, aurait fini, demi-lasse, demi-charmée, par consentir à certaines privautés; mais, soit réelle faute du poète amoureux, soit grief illusoire allégué par l’actrice pour éloigner l’être fantasque avec lequel rien de stable ne pouvait être édifié, une rupture se serait produite ; et la dame, touchant l’âge où l’on se sent moins de goût et moins de confiance pour les liaisons de rencontre, aurait cherché, pour sa maturité, le paisible refuge d’un foyer régulier, en choisissant, dans son milieu, un compagnon dont elle eût éprouvé le dévouement.

Cette explication est celle que fournit assez clairement Gérard dans l’avant-dernier chapitre de Sylvie et dans quelques fragmens d'Aurélia, celle que confirme la plus commune tradition. C’est le roman dont on croit suivre la trame dans sa correspondance amoureuse : mais quelle valeur documentaire faut-il reconnaître à ces copies ou brouillons de lettres, que ses amis trouvèrent, après sa mort, dans ses papiers?

Biffés, raturés au point de devenir indéchiffrables, puis

recopiés au net, avec ce goût de l’ordre, de la page bien tenue qu’attestent tous les manuscrits de Gérard, quelquesuns de ces brouillons donnent bien l’idée d’états successifs d’une « copie » destinée à l’impression. D’une pureté de forme égale à ses œuvres les plus parfaites, d’une tenue sobre et ferme qui rappelle les belles correspondances du xvme siècle, ces épîtres, limées et polies, n’ont aucune parenté avec les lettres familières, jetées au hasard de la plume, sans nul souci de reproduction, dont nous possédons de si nombreux spécimens. Ayant beaucoup lu de ces romans par lettres dont la Nouvelle Héloïse a été le type le plus notoire, n’a-t-il pas cherché à en restituer le genre? «J’ai appris le style, dit-il1, en écrivant des lettres de tendresse et d’amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j’y retrouve, fortement tracée, l’empreinte de mes lectures d’alors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Senancour. » Puis, ayant renoncé peut-être à les publier dans leur ensemble, il aura ensuite songé à les utiliser séparément dans ses récits, ainsi qu’il l’a fait dajis Oclavie , puis dans un article de la Sylphide, et qu’il se proposait de le faire pour une autre nouvelle, dont le début seul, tracé au crayon, a été retrouvé parmi ses papiers. Nous le transcrivons avec son titre inévitable 2 :

Aurélia.

« Vers le milieu du siècle dernier, le roi Louis XV créa dix charges de ducs à brevet. Il s’en trouvait neuf de distribuées et la dixième, vacante, était l’objet de beaucoup de sollicitations. Le duc de Richelieu espérait l’obtenir, lorsqu’un compétiteur ignoré parut tout à coup, s’appuyant de la protection de Marie Leczinska. C’était un nommé Brisacier, simple secrétaire de la Reine, qui, à l’étonnement général, produisit des titres de filiation qui auraient fait remonter sa race à la branche royale des Valois : « Si bien, disait Louis XV, que si je n’en fais pas un duc « en brevet, il est capable de réclamer la couronne de France ».

« On ne supporta pas une telle prétention. Brisacier fut sommé de remettre ses parchemins au Sceau des titres, et, sous quelque prétexte, se vit ensuite enfermer à la Bastille, d’où il ne sortit que quelques années plus tard, pour être conduit à la frontière. Il se réfugia près de Sobieski, auprès duquel il fut quelque temps

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