‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 46 sur 229 · Fragment inédit. Collect. Henri Houssaye · texte numérisé non relu

Fragment inédit. Collect. Henri Houssaye

LIAISON ET RUPTURE

en grande faveur et, ayant pris du service contre les Turcs, on n’entendit plus parler de lui. J’avais fait de ce personnage mystérieux le héros d’un roman par lettres que je n’ai pas continué, et qui devait être, en quelque sorte, une suite du roman comique. J’en détache ici la lettre suivante, où je développais la situation de l’aventurier Brisacier, qui s’est engagé, par amour, dans une troupe de comédiens de province, et qui, à la suite d’une scène de jalousie, se voit abandonné de ses camarades, au milieu des circonstances que l’on va lire. Quelques passages retraçaient dans ma pensée le portrait idéal d’Aurélie, la comédienne, esquissé dans Sylvie. Ce rapport peut seul donner quelque valeur à un fragment si incomplet. »

( Suit un blanc avec ces seuls mois : la lettre.)

Mais bien avant ce projet de roman épistolaire, Gérard a fait, à deux reprises, un emploi littéraire de cette correspondance. C’est en 1843, l’année qui a suivi la mort de Jenny. Il n’est plus tenu à cette discrétion dont il a fait son inviolable loi d’amant : mais de quelles précautions encore il entoure cette hésitante divulgation, en laquelle il redoute peut-être une offense à la chère mémoire, un grief posthume qui peut éloigner de lui l’ombre réconciliée. Pourtant ce secret le brûle ; c’est la voix de sa souffrance intime, l’écho douloureux de sa solitude. Alors qu’il ne doit plus vivre que de ce passé, ce lui est une volupté dernière que d’en écrire. En mêlant, dans Oclavie , sans souci des dates ni de la succession des faits, des souvenirs qui se placent à de longues années d’intervalle, il n’obéit qu’au désir d’y enchâsser l’une de ses plus pathétiques épîtres. Il y satisfait peut-être son goût d’artiste et l’écrivain trouve quelque joie à produire un «morceau» bien venu... Mais il n’en peut être ainsi, et c’est bien uniquement à sa hantise d’amant inconsolé qu’il obéit, lorsque, dans la Sylphide, il publie, la même année, cinq autres lettres de sa correspondance mystérieuse. Or avec quel soin il évite alors tout ce qui pourrait trahir son secret ! L’article, qu’il intitule : Un roman à faire, est signé de l’initiale M***, dont il ne s’est jamais servi et sous laquelle nul ne saurait le reconnaître. Il donne ensuite une origine aussi étrange que fantaisiste aux documens qu’il publie : c’est, dit-il, le chevalier Dubourget, mort en 1808, pendant une traversée à Saint-Domingue, qui aurait adressé ces suppliques

amoureuses à une belle dame italienne, la comtesse Pall * * * (37). Faut-il ajouter que les lettres de la Sylphide ont, avec la série dont elles sont extraites, le lien le plus étroit, et que l’aventure résumée par cet ensemble est aussi inapplicable au chevalier Dubourget qu’à 1 ’illuslre Brisacierl

N’est-ce pas encore l’idée d’utiliser ces lettres qui lui revient, mais en leur restituant leur véritable place, lorsqu’il écrit la définitive Aurélia le t n’est-ce pas l’annonce de leur publication qu’il fait ainsi, dans le Rêve el la Vie :

« Dans des rouleaux mieux enveloppés que les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de Stamboul. Ü bonheur! O tristesse mortelle! Ces caractères jaunis, ces brouillons effacés, ces lettres à demi-froissées, c’est le trésor de mon seul amour... Relisons... Bien des lettres manquent, bien d’autres sont déchirées ou raturées... »

La parenthèse que Théophile et Houssaye ont ajoutée à ces lignes, en éditant le manuscrit d 'Aurélia, puis la publication qu’ils ont faite, en cet endroit même, de cette correspondance, montrent bien qu’eux aussi ont interprété en ce sens la pensée de leur ami...

Cependant cet aspect de « copie » et cette destination « littéraire » permettent-ils de dénier à ces lettres le caractère de correspondance réelle ? Mais, si l’on réfléchit que Gérard n’a fait autre chose, en ses œuvres dernières, que se raconter lui-même, si dans Aurélia notamment il n’existe, sur les détails de son histoire et les phases de sa maladie, rien qui ne soit conforme à la plus stricte vérité, ne doit-on pas admettre que les lettres destinées à compléter le livre, ne sont, elles aussi, que le reflet de la réalité? D’ailleurs, pour qui connaît bien les manuscrits de Gérard, il ressort très nettement que ces brouillons sont plus anciens que les épreuves d'Aurélia : certaines particularités de l’orthographe et de l’écriture, modifiées à différentes époques de sa vie, permettent de leur attribuer une date antérieure au Voyage en Orienl, ce que d’ailleurs confirme sans conteste la publication faite dans la Sylphide en 1843. Ces lettres enfin, encore que d’une facture impeccable, ont un tel accent de vérité, laissent une telle impression de senli et de vécu , qu’il est impossible de n’y pas reconnaître l’écho

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de sentimens et de faits réels. La forme même, d’une langue si pure, a cette clarté, cette franchise de ton que seule affecte l’expression des cris de l’âme et des émotions de la vie... Que Gérard y ait appliqué toute sa maîtrise d’écrivain, toutes ses habiletés d’artiste, faut-il s’en étonner lorsqu’il y plaide sa cause la plus chère; que, s’adressant à son idole sacrée, il sent « qu’il peut jouer, sur un morceau de papier, son avenir et son bonheur, sa vie et sa mort » !

Un peu d’attention permet, en outre, de situer ces lettres dans le temps, d’en dégager des concordances avec des événemens connus. On y perçoit si bien le reflet des sentimens en conflit, on y voit transparaître si à clair l’amoureux craintif, réservé, romanesque, aux prises avec la coquette indifférente ou distraite par d’autres soins, mais amusée par cette ferveur qu’elle entretient, en atermoyant, intéressée surtout à ne pas décourager un dévouement dont elle ne peut méconnaître l’utilité. Car Jenny, si elle n’a point senti le charme divin d’une telle adoration, si elle n’a pas discerné le parfum de cette âme exquise, n’a pu se méprendre, en comédienne avisée et soucieuse de réclame, aux avantages qu’elle pouvait tirer du Monde Dramatique , aux services qu’elle devait attendre d’un auteur dont tout le talent était employé à la mettre en valeur et dont le rêve unique était d’assurer sa gloire. Or cet écrivain, encore qu’étrange et singulier, jouit déjà d’une assez belle notoriété et a pour amis les écrivains les plus illustres de son temps.

Les lettres ou fragmens de lettres publiés en 1855, à la suite d 'Aurélia, sont au nombre de dix et cotés de trois à quinze. Ces lacunes de numérotage s’expliquent assez bien par l’absence des cinq lettres de la Sylphide, dont l’emploi précédent excluait une nouvelle utilisation dans Aurélia. Les éditeurs déclarent qu’ils publient ces brouillons « tels qu’ils leur ont été remis,’ sans prétendre les coordonner, ni leur donner la suite ou l’enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui ». Mais, plus récemment, Victorien Sardou a publié, dans la Nouvelle Revue du 15 septembre 1902, une autre suite de «lettres à Jenny Colon» au nombre de dix-huit, parmi lesquelles figurent, avec quelques variantes, et dans un ordre différent, les lettres de la Sylphide et celles publiées à la suite d’Aurélia. Il existe

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enfin, à la collection Spoelberch de Lovenjoul,une quinzaine de lettres, copies ou fragmens, dont la plupart sont des brouillons très raturés, et qu’on retrouve, plus ou moins modifiés, dans l’une ou l’autre des publications que nous venons de citer. Le classement opéré par les amis de Gérard nous semble assez logique ; ce qu’ils nous ont livré s’enchaîne assez bien, mais nous place déjà loin du commencement*de l’idylle. Les balbutiantes déclarations insérées dans les bouquets de Mme Prévost, de même que les lettres écrites des montagnes de Salzbourg y font défaut.

Celles qui nous restent supposent déjà une correspondance antérieure, des entretiens, de premiers aveux. Au fond, les affaires du soupirant n’en sont guère plus avancées : l’aimée est toujours cette personne distraite, affairée, pas tout à fait indifférente peut-être, — du moins il veut le croire, — « mais bien cruellement raisonnable et raisonnant si bien ! »

Ses lettres à elle, nul ne les a vues, mais on devine, à la façon dont il les commente et y répond, le leurre cruel, les habiletés dilatoires, mises en œuvre par la coquette, et parfois même la menace de rompre, si l’on ne se contente pas du peu qu’elle octroie :

«J’ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si bonne que je ne puis que plaindre mon sort ; mais si je vous croyais, ainsi qu’autrefois, coquette et perfide, oh ! je dirais, comme Figaro : «Votre esprit se joue du mien ».

Puis il ajoute :

« Cette pensée que l’on peut trouver du ridicule dans les sentimens les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang... »

N’est-ce pas une allusion aux sarcasmes dont la comédienne accueillait les confidences du tendre fol, sa puérile recherche d’une ressemblance, ses perplexités sur la survivance d’Adrienne ?... Mais peu après, délaissant le ton du reproche, il ajoute ce correctif bienveillant, cette acceptation du leurre :

« Oh ! vous n’êtes pas comme tant d’autres femmes, vous avez du cœur, et vous savez bien qu’il ne faut pas se jouer d’une véritable passion. »

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11 condescend même, pour défendre le seul bien qu’on menace de lui ravir, à répudier toute jalousie :

« Songez que l’abandon me serait plus alïreux que ne le serait une infidélité, quand je vous aurai obtenue... Pour la jalousie, c’est un côté bien mort chez moi... Quand je me suis résigné, c’est pour tout de bon... Mon esprit sait toujours plier devant les faits irrévocables... »

La lettre Y accuse un arrêt : « la mort d’un parent, des intérêts de famille ont exigé son temps et ses soins... » De quel parent veut-il parler? Ce ne peut être de son grandpère : en 1834, Gérard n’en est point encore aux aveux, si du moins il faut en croire la relation de Sylvie... Mais bien des obscurités, des contradictions même subsistent. Suit une allusion à un rôle de l’actrice, joué, représenté ou simplement lu, dans une pièce de Gérard :

« Dans cette soirée où je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à des hasards, je tremblais plus que vousmême. Eh bien ! alors même, tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes m’arrachaient le cœur. Mais avec quels transports j’ai baisé vos mains glorieuses ! Ah ! ce n’était pas alors la femme, c’était l’artiste à qui je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle idole que jusque-là j’avais adorée de si loin... »

Est-ce de la Reine de Saba, de Piquillo, ou de Francesco Colonna qu’il veut parler? Une simple « lecture » ne saurait justifier ce langage ; et il ne peut être question d’autre chose pour Francesco et la Reine de Saba. D’autre part, cette phrase, que seul contient le texte de la publication Sardou : «Si, toute une année, je me suis occupé de vous préparer un triomphe... », ne peut viser que Piquillo , encore que le rôle de Sylvia ne justifie guère pareil enthousiasme. Cette explication est au surplus conforme au langage que fait tenir Maxime du Camp à Jenny Colon L C’est à cette occasion que le soupirant silencieux se serait déclaré, aurait été présenté à l’actrice, par Dumas et Méry, selon les uns, par Balzac, selon les autres.

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