GÉRARD DG NERVAL
Que se pussa-t-il à la suite de cette lettre? La diva crutelle devoir se départir un peu de sa réserve défensive? La lettre suivante laisse entrevoir qu’une vague espérance a été donnée, et, pour la première fois, l’appel du désir s’éveille dans les sens du pur amant. Mais de quelles précautions n’en enveloppe-t-il pas la manifestation! Ce rêveur, qui n’a vécu que de la vie intérieure, a des révoltes contre les brutalités de la commune existence ; et sa délicatesse répugne à la galanterie conquérante dont s’accompagne vulgairement l’approche de la femme. Relisez cette épître, unique entre les plus touchantes qui soient sorties de la plume des amans :
« ...Oui, c’est vrai, j’ai voulu vous le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je mourrais plutôt que d’exciter encore une fois votre mécontentement... Si vous tenez un peu à moi, voulez-vous m’abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent? Je vous avoue cela pour que vous y songiez plus tard ; car, je vous l’ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce n’est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez les choses pour le mieux. Ah ! je le sais, les femmes aiment qu’on les force un peu, elles ne veulent point paraître céder sans contrainte. Mais, songez-y, vous n’êtes pas pour moi comme les autres femmes, je suis plus peut-être pour vous que les autres hommes. Sortons donc des usages de la galanterie ordinaire. Que m’importe que vous ayez été à d’autres, que vous sôyez à d’autres peut-être... Vous êtes la première femme que j’aime et je suis peut-être le premier homme qui vous aime à ce point. Si ce n’est pas là une sorte d’hymen que le ciel bénisse, le mot amour n’est qu’un vain mot. Que ce soit donc un hymen véritable, où l’épouse s’abandonne en disant : « C’est l’heure ». Il y a de certaines façons de forcer une femme qui me répugnent. Vous le savez, mes idées sont singulières ; ma passion s’entoure de beaucoup de poésie et d’originalité ; j’arrange volontiers ma vie comme un roman, les moindres désaccords me choquent et les modernes manières que prennent les hommes avec les femmes qu’ils ont possédées ne seront jamais les miennes. Laissez-vous donc aimer ainsi : cela aura peut-être quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah ! ne redoutez rien d’ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais mon bonheur et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir s’arrêterait devant votre réserve, comme il s’est arrêté si longtemps devant votre rigueur. »
LIAISON ET RUPTURE
Plus loin, il exprime celle dernière crainle :
« ...La seule chose qui m’effraye serait de n’obtenir de vous qu’une complaisance froide, qui ne partirait pas de l’attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à mon amour d’être matériel ; il ne l’est pas du moins dans ce sens ; que je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans mes bras une femme résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de mon cœur sur un autre... »
Le ton allègre que donne l’espérance égaye la lettre suivante, qu’accompagne l’envoi du médaillon en bronze, sculpté par Du Seigneur. Mais un autre fragment trahit le doute, et même une certaine exaltation. Il soupçonne des obstacles cachés, des ennemis qui l’auraient desservi ; il demande à sortir de l’état d’incertitude où il vit. L’existence d’intrigues de la comédienne n’est-elle pas la cause de ses perplexités, encore qu’il répudie toutes doléances jalouses? Il implore un peu de confiance, un peu de clarté dans ces détours où il se heurte à chaque pas. Puis ce sont encore des alternatives de joie et de tristesse, d’inquiétude et de sérénité : un regard l’abat, un mot le relève... Il s’accuse de sa présomption, de son orgueil, accepte comme une justice les dédains qu’il s’est attirés, et termine : « J’attends, ne craignez rien, j’attends. »
Cette attente va-t-elle être comblée? Les derniers fragmens ne semblent pas permettre le doute :
« Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle ! Oh ! si tu m’aimes, nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes occupations; moi-même, un théâtre, un journal, et une foule de tracas et d’ennuis. Hier je ne sais à quoi j’ai passé ma journée. Je suis allé et venu... x»
Ce ton nouveau n’en dit-il pas assez ? Mais que signifierait cette autre lettre, si, encore qu’assez obscure, elle n’attestait la réalisation du fait suprême?
« Nous avons maintenant à nous garder d’une chose, c’est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain. Pour qui n’a qu’un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C’est un point lumineux dans l’existence qui ne tarde pas à pâlir et à