‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 48 sur 229 · Fragment au crayon. Cnllect. Spoelberch de Lovenjoul · texte numérisé non relu

Fragment au crayon. Cnllect. Spoelberch de Lovenjoul

s’éteindre. Mais, pour le cœur profondément épris, l’excès d’émotion contracte pour un instant tous les ressors de la vie ; le trouble est grand, la convulsion est profonde et la tête se courbe en frémissant comme sous le souffle d’un dieu ! Hélas ! que sommes-nous, pauvres créatures? et comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise en notre âme ? Je ne suis qu’un homme et vous une femme, et l’amour qui est entre nous a quelque chose, d’impérissable et de divin. »

C’est le cantique d’actions de grâces exhalé par une âme encore frémissante de l’extase suprême... Mais quelle part de réalité y a-t-il en tout ceci? Ne sont-ce pas là brouillons de lettres non transmises, correspondances illusoires qui reflètent les phases successives de cet amour rêvé?... Pour qui a lu attentivement l’œuvre de Gérard, cette explication ne peut être admise. Souvent, lorsqu’il raconte sa vie, qu’il parle de sa jeunesse et de ses amours, il transpose les circonstances de temps et de lieux, parfois il poétise et embellit, jamais il n’invente complètement ; toujours, par quelque lien, ses souvenirs se rattachent à la réalité. Or nulle part, mieux qu’en ces lettres, nous ne trouvons pareils témoins de vérité, accens plus profonds de passion et de vie. Pourquoi donc certains, et non des moindres, entre ses amis, se sont-ils refusés à y trouver le mot de l’énigme?

Pourquoi Théophile lui-même, son confident le plus cher, traite-t-il négligemment ces lettres, qu’avec Ploussaye, il a pieusement recueillies et publiées? C’est que peut-être Théophile, si sincère cependant et si attendri lorsqu’il évoque cette chère mémoire, admet plus volontiers la thèse exclusive d’un Gérard chimérique, satisfait de visions et de songes, adorant à distance, du culte le plus éthéré, ses amantes irréelles et ses maîtresses lointaines. Pourtant, si on relit bien Gautier, on constate qu’il n’affirme ni ne nie et que, se renfermant dans un doute prudent, il s’abstient de se prononcer. En abordant « ce point délicat » , il commence par déclarer que Gérard, malgré son amitié pour lui, ne s’expliqua jamais formellement :

« Car, dit-il, c’était une âme discrète et pudique, rougissante comme Psyché, et, à la moindre approche de l’amour, se renfermant sous ses voiles... Cette passion très réelle a passé pour chimérique : beaucoup d’entre nous en ont douté, car Gérard était un étrange amoureux... »

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Plus loin sans doute, il ajoute :

«Lorsque ce coup de foudre se produisit, Gérard de Nerval, franchissant en idée toutes les phases intermédiaires d’une liaison qui n’était même pas commencée, car il n’avait pas encore adressé la parole à l’objet de sa flamme, regarda son désir comme accompli déjà... »

Et il cite l’anecdote du grand lit Renaissance ; puis il termine :

« L’histoire de ses amours resta toujours obscure... Des lettres passionnées et charmantes qu’il mit sans doute à la poste dans sa poche, car celle à qui il s’adressait en eût été touchée... Déclarat-il jamais son amour? Nous l’ignorons. »

Ailleurs encore il répète :

« Un amour heureux ou malheureux, nous l’ignorons, tant sa réserve était grande... »

Il faut donc renoncer à invoquer le témoignage de Gautier, qui conclut simplement par un nescimus. Or, s’il ne sait rien, lui que Gérard avait prié de faire des sonnets en l’honneur de sa dame, lui qui, sur la commande de son ami, avaiL exécuté le portrait de Jenny pour les Belles Femmes de Paris, c’est que Gérard n’a fait de confidences à personne, et qu’il faut refuser toute créance à ceux qui prétendent en avoir reçu de lui.

Si l’on observe que Théophile écrit l’un de ces articles le 2 novembre 1867, nous nous demandons quelle foi peut être ajoutée aux propos que lui fait tenir Maxime du Camp, dans ses Souvenirs littéra ires. Ayant rencontré un soir à Bruxelles Jenny Colon, Théophile lui aurait parlé de Gérard : « Je l’ai vu une seule fois, — aurait alors répondu l’actrice, — lorsqu’il est venu m’offrir pour moi un opéra, la Reine de Saba, dont Meyerbeer devait faire la musique ; je recevais des bouquets, sans trop savoir d’où ils venaient ; j’ai entendu bavarder de cette histoire dans les coulisses, je n’y ai pas attaché d’importance. Ne m’accusez pas de l’avoir fait souffrir : quand celui qui aime est muet, celle qui est aimée est sourde. Dites à votre ami Gérard de Nerval que je suis innocente du mal qu’on m’attribue. » Gautier, ajoute Maxime du Camp, rapporta cette conversation à Gérard : —

« A quoi cela aurait-il servi qu’elle m’aimât» — répliqua simplement celui-ci; puis il répéta, en allemand, cette strophe d’Henri Heine : « Celui qui aime sans espoir pour la seconde fois est un fou; moi, je suis ce fou. Le ciel, le soleil, les étoiles en rient ; moi aussi j’en ris ; j’en ris et j’en meurs ! »

Cette réponse ne trancherait rien ; mais que penser du langage de la diva? Certes, on ne saurait suspecter la véracité de Maxime du Camp, qui a écrit ses mémoires dans le recueillement de la vie finissante; mais sa mémoire est-elle bien fidèle? Si Gautier avait entendu ces paroles de l’actrice, n’y aurait-il pas fait lui-même quelque allusion? D’ailleurs, quelle autorité pourraient bien avoir les dénégations de Jenny? L’entretien avec Gautier devrait se placer vers juin 1841, époque à laquelle Mme Colon-Leplus jouait à la Monnaie le rôle de Marguerite des Huguenots. Or, à cette date, ne croit-elle pas avoir les meilleures raisons de nier? D’abord elle est mariée et on ne peut lui demander l’aveu d’une liaison qui aurait immédiatement précédé son mariage ; de plus, sachant Gérard interné, elle croit pouvoir s’en défendre en toute sécurité ; enfin, répondant à Gautier, ne doit-elle pas être portée à se disculper de rigueurs qui auraient eu, pour l’ami de celui-ci, d’aussi funestes conséquences?

Faut-il davantage accepter la révélation consignée par Georges Bell (37) dans les Pages de la vie de Gérard de Nerval, publiées dans l'Arlisle, quelques jours après le drame de la rue de la Vieille-Lanterne? Si nous relatons cette anecdote, c’est pour ne rien omettre des élémens de la question, et surtout, pour en montrer l’invraisemblance.

Georges Bell, de vingt ans plus jeune que Gérard, n’a même pas connu Jenny Colon, donc n’a rien pu savoir par lui-même des rapports du poète avec la cantatrice. Mais une certaine intimité des dernières années, le dévouement avec lequel il veilla sur l’esprit vacillant de Gérard lui mérita la confiance de celui-ci, lui valut peut-être de recueillir quelques confidences.

L’aventure que nous rappelons, et que Georges Bell prétend tenir de Méry, nous place à l’heure décisive du roman de Gérard et d’Aurélia. Un soir, nous dit ce biographe, Gérard de Nerval donnait un grand dîner ; car il traitait royalement ses amis. Jenny Colon était de la fête et s y

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montrait, plus que jamais, belle, enjouée, spirituelle. Au dessert, alors qu’une douce griserie montait au front des convives, la cantatrice se leva soudain, et, « prenant Gérard soussonbras, elle l’entraîna dansle royaume de la fantaisie ». Et les dîneurs, voyant le rideau retomber sur les élus de Vénus, continuèrent de faire circuler les coupes, aux échos de l’antique épithalame.

Ce sacrifice amoureux, accompli inier pocula , au milieu de convives qu’on voudrait couronnés de roses, a bien une saveur latine qui n’aurait pu déplaire à Gérard. Il y eût peut-être aussi reconnu l’une de ces traditions du Valois, où le festin nuptial s’interrompait du coucher de l’épousée, entouré de chants et de rites légendaires de la plus pure naïveté. Mais, dans la réelle vie, nous ne concevons guère le pudique Gérard adhérant à cet hymen presque public, au milieu des rires et des plaisanteries de ses amis. On doit se demander aussi à quelle époque il faudrait placer cette scène. Ce Gérard, amphitryon fastueux, ne vous surprendt-il pas? Mais s’il avait pu offrir chez lui pareil banquet, ce n’aurait été qu’aux brèves années de son opulence, en 1835 ou 1836, lors des beaux jours de la rue du Doyenné... Or Gérard n’en était encore qu’aux billets furtifs et aux bouquets anonymes ; mais alors aussi Gautier, Houssaye, Rogier, et tous les familiers de la maison, auraient été de la fête... Comment donc expliquer qu’aucun d’eux n’en ait parlé, que tous aient accueilli, avec réserve ou dédain, le récit de Georges Dell? Plus tard?... cela paraît impossible : au sortir de la rue du Doyenné, le quatuor, réduit à trois par le départ de Rogier, se transporta rue Saint-Germain-des-Prés. Mais déjà la fortune avait changé : « Nous faisions notre cuisine nous-mêmes, dit Théophile 1 : Arsène Houssaye excellait dans la panade, nous dans la confection du macaroni. Gérard allait, de l’aplomb le plus majestueux, chercher de la galantine, des saucisses et des côtelettes chez le charcutier voisin, car on imagine bien que notre livrée n’était pas nombreuse. » D’ailleurs, en ce nouveau logis, l’aventure aurait eu les mêmes témoins et l’objection reste pareille. Plus tard encore?... Mais Gérard, réduit aux gîtes exigus, avait liquidé son mobilier et relégué chez Gautier, puis vendu le grand lit qu’il ne pouvait plus

1. Théophile Gautier : Notice en tête des Œuvres complètes de G. de Nerval.

loger et que nous concevons cependant comme l’accessoire obligé de la scène. Imagine-t-on enfin que le secret de l’incident ait pu être gardé par tant de témoins, n’ait été révélé par le seul Méry qu’au seul Georges Bell? Mais une telle prouesse, anéantissant la légende, alors acceptée de tous, de l’amant platonique satisfait de chimères, n’eûtelle pas été, dès le lendemain, proclamée dans tous les cénacles, chuchotée dans toutes les coulisses?

Georges Bell paraît, au surplus, prévoir que son histoire sera mise en doute, car il éprouve, après coup, le besoin de l’authentiquer. Après avoir dit d’abord qu’il la tenait de Méry, — source incertaine et témoignage insuffisant, — il ajoute que ces détails lui ont été confirmés par Gérard luimême, au cours de leurs promenades. Si l’on se rappelle que celui-ci n’abordait jamais ce sujet qu’avec une réserve extrême, « que depuis longtemps il n’en parlait plus », dit Georges Bell lui-même au début de son récit, on en déduit qu’en voulant trop prouver, le narrateur achève de ruiner sa propre relation. Et l’on n’en retient que ce préambule : « ...Trop jeune encore à cette époque pour avoir une impression personnelle, je ne jais que rapporter ce que j’ai entendu dire. »

Il faut donc écarter cette histoire comme un racontar trop crédulement accueilli par pn biographe en quête de détails piquans.

Faut-il accorder plus de créance au dénouement que nous offre Alphonse Karr, dans son Livre de Bordl Lors de la représentation de Piquillo, l’humoriste aurait confié à Dumas le secret du mal qui consumait Gérard. — «C’est bien, aurait dit Dumas avec son bon sourire, j’arrangerai cela ! » Il arrangea l’affaire en effet, mais pour le désappointement de Gérard : celui-ci, qui avait rêvé pour sa dame un lit royal aux somptueuses brocatelles, aurait vu son attente comblée dans une chambre d’hôtel, meublée de vulgaire acajou, tendue de reps ou d’indienne du plus pur Louis-Philippe ! L’illusion ne pouvait survivre à un décor aussi plat : c’était un rêve fini, et Gérard n’avait plus qu’à repartir en voyage... L’histoire n’a peut-être été imaginée que pour ce médiocre assaisonnement de chroniqueur...

Mais, ceci écarté, devons-nous revenir aux perplexités de Théophile ou aux négations de Maxime du Camp? Non,

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croyons-nous ; c’est à Gérard lui-même, à ses souvenirs, à ses révélations discrètes, à sa 1res réelle correspondance qu’il faut demander le mot de l’énigme. Sa véracité, jamais en défaut, sa délicatesse pudique n’auraient pas, sur ce terrain sacré, admis la moindre incursion de la fantaisie. En résumé, Gérard fut, après un long stage de silencieuse adoration, présenté à la cantatrice, admis à lui lire des rôles et, pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, connut l’ivresse décevante d’une rapide liaison.

Quel malentendu grave sépara les amans? Jusqu’à la mort, Gérard sera poursuivi par le remords d’une faute irrémissible envers l’aimée; sans cesse il s’accusera de l’avoir perdue par quelque grief inexpiable ! Pourtant il ne semble pas d’abord avoir mesuré l’étendue ou même la réalité de ce tort :

« ...Je ne vous en veux pas, — dit-il dans une dernière et gémissante supplique, — j’accepte cette punition cruelle d’une imprudence probable, dont j’ai peine à me rendre compte même aujourd’hui... Mon amour a été tranché dans le vif ; il y a une blessure et non une plaie. Je ne puis me rappeler ce jour fatal sans penser à la veille, si belle et si enivrante, qu’il eût fallu mourir après. Mon Dieu ! notre pauvre lune de miel n’a guère eu qu’un premier quartier... 1 »

Mais qui n’a sur ce point fourni son anecdote? Voici celle que nous livre Georges Bell : Un jour, le musicien Zimmermann donna chez lui une fête brillante ; mais, on ne sait par suite de quel scrupule saugrenu, il n’y voulut inviter que des actrices... mariées. Empêchement pour Jenny, qui, désolée de l’exclusion, s’en ouvrit à Gérard, et, suprême expédient, lui parla de mariage. Lui, pris au dépourvu devant une solution, qu’en ses heures les plus déraisonnables, il n’avait jamais envisagée, voulut réfléchir... Et ce fut la rupture.

Arsène Houssaye dit à son tour, dans ses Confessions, le piquant incident auquel il attribue cette séparation. Gérard venait, un matin, visiter son amie et lui apportait une gerbe de fleurs. A peine entré, avec une brusquerie de mousquetaire, il saisit la taille de l’actrice et lui imprima ses lèvres sur la nuque. Surprise par cet assaut incongru, 1. Lettre XVIII de la publication Sardou.

Jenny repoussa Gérard, qui, reculant maladroitement, aurait heurté un guéridon et brisé un cabaret de Sèvres offert par le duc d’Orléans... L’actrice, furieuse, lança dans la cheminée le malencontreux bouquet : désespoir de l’amant et promesse de remplacer le cabaret; mais, comme il ne tint jamais parole, il ne put rentrer en grâce auprès de sa belle. Cette histoire, en laquelle on reconnaît le tour d’esprit de Houssaye, ne mérite guère plus de créance. Ce que nous savons du timide amoureux, sa répugnance pour les façons conquérantes des galans ordinaires, laissent peu de place, à l’idée d’un pareil assaut.

Écoutez maintenant l’explication mystique donnée par Gérard lui-même 1 : la fatalité qui pèse sur son amour, qui a marqué de son sceau funèbre sa vie et celle de l’aimée, se révèle ainsi à son esprit superstitieux :

« Je ne voudrais pas abuser des pressentimens ; le hasard fait d’étranges choses ; mais je fus alors préoccupé d’un souvenir de notre union trop rapide. Je lui avais donné une bague d’un travail unique, dont le chaton était formé d’une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop grande pour son doigt, j’avais eu l’idée fatale de la faire couper pour en diminuer l’anneau : je ne compris ma faute qu’en entendant le bruit de la scie. Il me sembla voir couler du sang » (38).

Quoi qu’il en soit, il semble bien que, pour Jenny, le motif de la rupture ne fut qu’un prétexte. Il y avait entre ces deux vies trop de dissemblances, entre ces deux âmes trop d’incompatibilités pour que fût possible une longue union. Entre le subtil poète, qui s’offense des moindres désaccords, et la divette au rire facile de Marinette bien portante, nul lien durable ne pouvait être scellé. Ce qui l’a attiré vers elle, c’est un aimable sourire, quelque suave reflet d’un souvenir lointain ; mais, lorsque l’approche de cette belle enveloppe lui aura fait pénétrer l’âme commune qui l’habite, trouvera-t-il encore quelque charme au commerce quotidien de celle que le Monde Dramatique même, dont rien cependant ne modère le dithyrambe, n’a pas osé classer parmi ses Aclrices Spirituelles 2? Pour Gérard cependant, la souveraine illusion eût pu longtemps sup-

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