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ascendance paternelle (3) ; c’est de cette tige d’élection que doit naître le trouvère de la Mélancolie, celui qui sera le dernier des Labrunie. Car chez ce modeste, qui ne songeait qu’à s’effacer devant les plus humbles, subsiste, tenace et secrètement hautaine, l’illusion de noblesse et de naissance illustre : bohème grelottant et sans asile, il restera
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie.
Si maintenant nous revenons à Étienne Labrunie, celui-ci ne nous paraît pas indigne de continuer la lignée des chevaliers de l’empereur Otlion. Dans l’ouvroir paternel, en effet, Tardent jouvenceau doit se sentir à l’étroit : car il a le cœur et la fougue d’un héros de légende et il se trouve prêt l’un des premiers, lorsque la Révolution fait retentir son appel aux armes. A peine âgé de seize ans, sans grand souci de l’adhésion paternelle, il s’enrôle dans Tune de ces compagnies franches, qui, tout à l’heure, sans autre préparation militaire, vont se porter aux avant-postes.
Parti de Soissons, où se forme le 18e bataillon des fédérés nationaux, il est dirigé sur Lille assiégé et, dès sa première affaire, est blessé par un éclat d’obus à la partie postérieure du pied gauche. Il est transféré à Ilaubourdin, d’où, cédant aux instances des siens, il sollicite un premier congé ; il traverse alors la France pour regagner sa ville natale; mais, parvenu à Toulouse et se sentant guéri, il s’enrôle à nouveau dans la 3e compagnie franche des chasseurs de cette ville, puis est incorporé dans la 5e demi-brigade et expédié en Éspagne.
Il se battit encore avec une fougue endiablée, puis vit sa carrière une seconde fois interrompue par une grave blessure : une fracture de la jambe gauche, entraînant le raccourcissement des muscles fléchisseurs et la déformation du pied, motiva sa réforme le 2 pluviôse an II (17 mars 1795), avec une pension de 112 fr. 50 L
Un héros de cette trempe ne pouvait accepter de voir, à dix-neuf ans, sa carrière finie. S’il ne pouvait plus se battre, il ne devait pas renoncer complètement aux aventures guerrières, hors desquelles il n’était point alors d existence qui valût la peine d’être vécue. Aidé des conseils
1. Archives du Ministère de la Guerre. Doss. d’Étienne Labrunie.
et de l’appui d’un oncle maternel, Gérard Dublane, établi pharmacien au numéro 98 de la rue Saint-Martin, il vint à Paris, s’adonna à l’étude de la médecine. Avec la plus opiniâtre ténacité, lui, qui ne possédait qu’une élémentaire culture, s’astreignit aux âpres études, et, pendant plus de dix ans, ne fut pas un instant distrait du but qu’il poursuivait. D’abord interne pharmacien à l’hôpital Saint-Louis, où l’avait fait admettre l’oncle Dublane, il entra ensuite à l’Ecole de médecine, où, après six années, il conquit ses grades et fut reçu docteur en décembre 1806. Il allait donc pouvoir reprendre un rôle dans la terrible guerre. Car ce qu’il voulait uniquement, c’était devenir médecin militaire : n’était-ce pas encore être soldat? Sa passion des tragiques aventures trouverait désormais à se satisfaire dans les ambulances géantes, au milieu des mornes hécatombes.
Le 28 janvier 1808, il adresse sa pétition ; en termes simples et dignes, il rappelle sa vie de héros : « Agé seulement de quatorze ans, j’ai servi l’État en 1792... Je mettrais maintenant mon bonheur à être encore utile à l’État comme médecin ». Lacépède, alors grand-chancelier de la Légion d’honneur, écrit, le 24 février suivant, au Ministre de la Guerre pour appuyer cette requête : « J’ai l’honneur de réclamer la bienveillance de Votre Excellence en faveur de M. Labrunie, médecin et mon compatriote (4). J’aime et j’estime beaucoup M. Labrunie et sa famille, à laquelle la mienne a toujours pris beaucoup d’intérêt. Je serai trèssensible à ce que Votre Excellence voudra bien faire pour lui ». Après avis favorable donné, le 18 mars, par les inspecteurs de santé militaire, il reçoit, le 8 juin 1808, avis de sa nomination comme médecin-adjoint à la Grande Armée.
Quelle ne fut pas sa joie à vêtir cet uniforme d’officier qu’il avait naguère tant convoité! A peine âgé de trentedeux ans, il avait belle mine encore, malgré sa claudication : de taille avantageuse, — 1 m,75, nous dit son signalement, — il avait « le front haut, les cheveux bruns, les yeux noirs, le nez bien fait ». Tel enfin il sut charmer une douce et belle jeune fille qu’il avait rencontrée dans la boutique paternelle, au numéro 23 de la rue Coquillière : c’était Marie-Antoinette-Marguerite Laurent, qu’il épousa, sitôt pourvu de ses grades, le lor juillet 1807.
Le 20 juin précédent, un contrat de mariage reçu par Me Fleury, notaire à Paris, avait réglé les intérêts des futurs époux et constaté des apports presque égaux . poui le mari, une évaluation de 7.000 francs, donnée à sa bibliothèque, à ses habits, linge, bijoux et deniers comptans ; pour la future, une dot de 8.600 francs, constituée par ses père et mère, Pierre-Charles Laurent, linger, et sa femme Marguerite- Victoire Boucher. A ce contrat étaient témoins Gérard Dublanc et un oncle maternel de l’accordée, Louis Duriez, chef de comptabilité nationale, demeurant rue Saint-Denis, 73, plus tard conseiller référendaire à la Cour des Comptes (5). Le mariage religieux fut célébré, le 2 juillet suivant, en l’église Saint-Eustache (6).
Les jeunes épou* habitèrent un appartement voisin de la pharmacie Dublanc, au numéro 96 de la rue Saint-Martin. Nous avons pu, sans trop de peine, identifier cette maison, qui porte aujourd’hui le numéro 168 de la même rue L L’immeuble ne paraît pas avoir subi de profondes modifications et l’on s’étonne que sur cette façade nul signe, nulle inscription ne consacrent une aussi précieuse commémoration (7).
C’est là, en effet, que naquit, le 22 mai 1808, à huit heures du soir, un enfant qui fut prénommé Gérard, ainsi qu’il appert de son acte de naissance, signé de l’oncle Dublanc et de l’aïeul Pierre-Charles Laurent (8). Il fut baptisé, le lendemain 23 mai, en l’église Saint-Merry. Gérard Dublanc fut son parrain et la grand’mère, Marguerite Boucher, sa marraine. Ce baptême hâtif était motivé par le départ du nouveau-né, qu’allait emporter sa nourrice, une paysanne de Loisy, hameau delà commune de Ver, près Mortefontaine.
Il ne restait au nouveau médecin que peu d’instans à donner aux effusions paternelles : dès le 9 juin, il était invité à retirer sa commission et sa lettre de service ; puis, le 22 décembre, il était promu au grade de médecin ordinaire, attaché au service de l’armée du Rhin. Le voilà donc rappelé par ses fonctions à la vie des camps. Alors on vit la petite lingère se hausser à l’héroïsme des épouses antiques et suivre intrépidement l’époux aux armées. Elle l’accompagna aux étapes successives dont il assura les services de santé ; à Aukstam, à Dantzig, à Lintz, pendant la cam-