Arch. départ, de la Seine
pagne d’Autriche, alors que, seul, il devait suffire aux besoins de ces hôpitaux, dont l’encombrement était extrême. Le 7 avril 1810, les époux rejoignirent l’armée d’Allemagne : le Dr Labrunie prit la direction de l’hôpital de Hanovre, puis, le 6 juin, de celui de Glogau. Il y mérita l’estime de ses chefs :« zélé, laborieux, bon médecin», répètent ses notes successives, alors qu’une seule fois s’y ajoute cette restriction : « paraît peu subordonné »L N’est-ce pas ainsi que nous l’imaginons?
Les fatigues de la guerre devaient avoir raison du frêle organisme de Mme Labrunie : elle mourut, le 29 novembre 1810, d’une fièvre, contractée, nous dit Gérard, en traversant un pont chargé de cadavres, et fut inhumée au fond de la froide Silésie, dans le cimetiè^; catholique polonais de Gross-Glogau.
Ce fut sans doute, pour le rude soldat une immense douleur, un désespoir contenu qui lui laissera cette humeur taciturne, en laquelle il faut peut-être chercher le secret de son apparente sécheresse de cœur, de cette âpreté morose que la tendresse même de son fils ne parviendra pas à amollir. Pour sa seule morte il gardera des larmes, lorsque, s’accompagnant sur la guitare, il répétera les vieux airs qu’elle avait aimés.
On ne sait au milieu de quels périls, en quelle captivité ignorée, il dut enfermer son deuil dans le secret de son cœur. Jusqu’en 1812, on ne sait plus rien de lui ; sa famille ignore même s’il vit toujours :
« Monseigneur, — • écrit son oncle Duriez au Ministre de la Guerre, le 2 septembre 1813, — M. Labrunie; mon neveu, médecin de la division du général Partouneau, a été fait prisonnier en Russie. Nous désirerions savoir s’il existe encore, attendu que son épouse, ma nièce, étant décédée, il serait nécessaire d’établir et de surveiller les droits de leur enfant, qui est un beau et charmant garçon âgé de cinq ans. Je prie Votre Excellence, d’avoir la bonté, si cela est possible, de me faire parvenir ces renseignemens. »
Il est répondu, le 26 septembre 1813, à M. Duriez, « qu’il résulte, des derniers états transmis au Ministère, que le sieur Labrunie a été fait prisonnier de guerre aux environs
1. Arch. du Ministère de la Guerre. Doss. d’Étienne Labrunie.
de Smolensk ». On sut plus Lard c[u il avait éLe blesse, en entrant à Wilna, le 10 décembre 1812 : un coup de leu, l’atteignant à nouveau au talon de la jambe gauche, avait fortement attaqué le tendon d’Achille et rendu très difficile le mouvement du pied. Il fut soigné de longs mois à l’hôpital de la Charité de Wilna; mais cette blessure devait finalement motiver sa réforme. On sut enfin qu’il avait été mêlé aux plus tragiques épisodes de la retraite funèbre et n’avait échappé aux flots de la Bérésina qu’en y laissant ses bagages avec les souvenirs et les bijoux qu’il avait conservés de sa chère morte.
A cette mère qu’il n’a pas connue, mais dont il semble avoir hérité la douceur d’âme, Gérard consacre, dans ses Promenades ei Soavenivs, ce sombre fragment :
« Je n’ai jamais vu ma mère ; ses portraits ont été perdus ou volés ; je sais seulement qu’elle ressemblait à une gravure du temps, d’après Prud’hon ou Fragonard, qu’on appelait la Modestie. La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois, à des époques qui forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques ; toujours à ces époques je me suis senti l’esprit frappé des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu’écrivait ma mère, des bords de la Baltique ou des rives de la Sprée ou du Danube, m’avaient été lues tant de fois ! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j’ai fait longtemps dans une campagne isolée, au milieu des bois !... »
Cette campagne, c’est parmi les plus beaux paysages de l’Ile-de-France, la retraite de rêve entre toutes élue pour l’éclosion d’une âme de poète. Y accède-t-on par la route de Flandre, si familière à Gérard, ou, plus simplement de nos jours, par le chemin de fer du Nord, on voit, à hauteur delà station deSurvilliers, se dérouler un splendide horizon de forêt. Émergeant, aux lointains bleuâtres de cet océan sylvestre, un îlot de plaine supporte la nef légère et la gracile tour de la cathédrale de Senlis ; un circuit de la voie nous ramène ensuite vers ce phare ajouré, à travers les ombreuses magnificences, dont s’encadrent les étangs de Gommelle et la noble ordonnance de Chantilly. Y abordet-on, au contraire, par la plaine, qui, du promontoire de Dammartin, aboutit aux confins de la zone des forêts, une
large perspective s’offre au regard, avec çà et là d’aimables hameaux, semés comme oasis en la vaste étendue : ce sont les villages chéris de Gérard : Ève, Loisy, Ver, Othys, et tout au fond, Montagny, que domine l’aiguille de pierre de son haut clocher. Puis l’horizon se ferme à la lisière de la forêt d’Ermenonville ; par delà, c’est le domaine de solitude, où, au milieu de séculaires ombrages, dorment les étangs de Chaâlis et de Mortefontaine. Quelque pan de mur ou quelque ruine hérissent, comme des burgs, les monticules de cette région sauvage ; et, baignée des vapeurs qui s’exhalent, le soir, de ce paludisme, l’abbaye royale de Chaâlis érige les débris de ses arcades.
Des légendes merveilleuses peuplent d’apparitions et de fantômes ces retraites, où une race de chasseurs a gardé longtemps intacte l’âme rêveuse des solitudes. La tradition y conserve les lais et les ballades de notre vieille histoire, et le soir, aux naissantes clartés de la lune, les jeunes fdles redisent dans leurs rondes les naïves cantilènes que leur a transmises la mémoire des aïeules.
Ce fut au centre de ce pays, dans la maison de l’ancêtre Jean Olivier, à l’auberge de Mortefontaine, devenue la demeure d’Antoine Boucher, qu’un jour on amena le petit Gérard, alors un délicieux blondin de deux ans, qu’on venait de reprendre à sa nourrice. Un pli de deuil, transmis par les services de la Guerre, avait annoncé le décès de sa mère à Glogau ; et, comme on était sans nouvelles de son père, que ses grands-parens, petits marchands affairés, ne pouvaient se charger de lui, il fut décidé qu’il serait laissé à la campagne, aux soins de son grand-oncle de Mortefontaine, celui qu’il appelle et qu’on a continué d’appeler, après lui, « l’oncle de Montagny ».
Car il convient de rectifier l’erreur en laquelle Gérard a lui-même induit ses biographes : il n’a point été élevé à Montagny, n’v a jamais eu ni oncle ni aucun parent. Seules quelques phrases de Sylvie ont donné crédit à cette légende. A-t-il donc voulu mystifier ou mettre en défaut ses futurs historiens? Non, sans doute ; mais, soit pour éviter de mêler, d’une manière trop précise, les siens à son histoire, soit pour fermer toute piste indiscrète sur les plus intimes de ses souvenirs, il a peut-être introduit quelque fantaisie dans son récit, altéré à dessein les précisions de personnes
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