Lettre à son père, 27 sept. 1836. Le Temps, 20 août
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caractère suspect, et Théophile, qui en fut l’unique témoin, n’en a parlé nulle part. N’est-ce pas cependant un premier symptôme de l’excitabilité cérébrale de Gérard? Amaigri et faible encore, il fut ramené par Théophile, le 27 septembre, à Passy, où M. Gautier père était receveur d’octroi. Les deux amis se remirent alors à leur besogne, « très pressée », déclare Gérard, par suite du retard apporté par sa maladie. Deux jours après, il rentrait à Paris. Il avait achevé en voyage, utilisant même les jours où le mal l’avait contraint de garder le lit, les vers d’opéra de Piquillo : ce livret, produit de sa collaboration avec Dumas, avait été commencé avant son départ pour la Belgique. Ce fut sans doute l’œuvre théâtrale dont Gérard tira le plus de profit, sinon le plus de gloire. Le prestige du musicien devait contribuer puissamment à la fortune de l’œuvre : Hippolyte Monpou, le maestro passionné dont toutes les harpes et toutes les guitares accompagnaient alors les romances, l’Andalouse, Lenore , Gastibelza et la Madona con Bambino, celui qu’au salon de la place Royale on appelait « le Musicien », venait d’aborder l’opéra-comique, en 1835 et 1836, par deux succès, les Deux Reines et le Lulhier de Vienne. De chaque œuvre nouvelle on se disputait les partitions, ainsi que naguère on faisait de ses romances, illustrées par Célestin Nanteuil.
Le nom de Dumas ne devait pas moins servir la fortune de l’œuvre. Celui-ci inaugurait, avec Gérard, une collaboration, à laquelle il apportait surtout sa science du dialogue et de la construction scénique. Une entente préalable avait établi que chacun des associés signerait alternativement sa pièce, de manière à pouvoir la classer plus commodément dans ses œuvres complètes. Ce fut Dumas qui commença, et l’on continua de même avec Léo Burkarl et l’Alchimisle. Qu’importait d’ailleurs à Gérard, qui ne demandait qu’à s’effacer et qui, au surplus, ne faisait œuvre de modestie ni d’abnégation en ne signant pas le fade livret et les couplets mirlitonesques de Piquillo! Ce qui surtout l’enchantait, c’étaient les conditions du traité : il devait toucher, de même que Dumas, le jour de la première, 5000 francs pour la partition ; de plus, les deux librettistes avaient à se partager, comme droits d’auteur, 150 francs par représentation. Piquillo rapporta net
6 000 francs à Gérard : or, après la liquidation du Monde Dramatique, c’était le salut, sa justification auprès de son père : « C’est, dit-il en lui annonçant la bonne nouvelle, la grande affaire qui décide tout à fait de mon avenir1! »
C’était d’abord Mme Damoreau, qui devait chanter le rôle de Sylvia 2. Mme Damoreau-Cinthie, une étoile qui naguère resplendissait aux Italiens, puis à l’Opéra, venait de passer à l’Opéra-Comique, où ses créations étaient attendues avec la' plus vive curiosité. Cependant, on ne sait pourquoi, le rôle de Sylvia échut à une autre... La pièce, annoncée pour novembre 1836, fut ajournée, et lorsque, l’année suivante, elle fut mise en répétition, ce fut Mlle Jenny Colon qui en fut chargée : le hasard seul n’avait pu faire si bien les choses!
L’ajournement de' Piquillo laisse donc à Gérard quelques loisirs imprévus. Les employa-t-il à faire son premier voyage en Allemagne? On n’en saurait douter ; et, bien qu’il n’en puisse être apporté de preuve formelle, on peut dire que ce voyage est nécessité par le surplus de son histoire, qu’il ferme une lacune de cette période de vie et donne un enchaînement logique aux phases incertaines de son roman. Dans Sylvie, parlant de son premier billet, transmis à Aurélia dans un bouquet de Mme Prévost, il ajoute : « ...Et le lendemain, j’étais sur la route d’Allemagne... » Puis il explique qu’il en rapporta et lut à la comédienne son drame de Francesco Colonna. Or, s’il est acquis que ce drame a été réellement écrit, il n’existe aucune raison de mettre en doute le surplus de son récit.
Il est, d’autre part, certain qu’avantl’expédition si connue, entreprise avec Dumas en 1838, Gérard a fait un premier voyage en Allemagne. Dans une lettre qu’il écrit le 18 août 1840, à M. Labrunie, son oncle de Sainte-Foy, on relève ce passage :
« ...Lorsque j’ai passé à Agen, il y a quatre ans — (nous savons qu’il y en a six) — mon désir était d’aller vous voir à Sainte-Foy. Le soin de mon avenir m’a obligé à faire trois grands voyages en Allemagne, où, l’année dernière, j’ai été envoyé par le ministre de l’Instruction publique, chargé d’une mission. Aujourd hui je suis encore sur le point de repartir pour trois ou quatre mois... »