‹ Gérard de Nerval, le poète, l'hommeChapitre 52 sur 229 · Lettre à son père du 27 septembre · texte numérisé non relu

Lettre à son père du 27 septembre

2. C’est la première apparition de ce prénom, si cher à Gérard.

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Le premier de ces trois voyages, on ne saurait le placer, avec Champfleury, qui n’appuie sur rien son dire, après la traduction de Faust. Convient-il mieux d’adopter l’automne de 1836? A défaut de lettres, qui manquent totalement pour cette période, on a tiré argument — bien à tort, croyonsnous — de deux articles publiés dans la Charte de 1830 (40) : l’un, du 18 octobre 1836, a pour titre : le Rhin à Bâle : ce n’est que variations sur des souvenirs antérieurs ; et la seule précision qu’on y découvre est relative à « une descente de Schafïhouse vers le canton de Bâle, en 1832 »; l’autre, daté du 1er décembre suivant, est une étrange chronique : Une soirée d’automne, extrait inédit du journal d’un voyageur enthousiaste. L’imitation d’Hoffmann y voisine au pastiche ou à la parodie. C’est l’année ou Henry Egmont publie sa traduction des Coules fantastiques : or tout démontre que Gérard n’y fut pas étranger, que tout au moins il aida et guida le traducteur, ainsi que l’attestent assez clairement les notes, à la suite du Magnéliseur, sur Swedenborg, Mesmer et Cagliostro. A Hoffmann donc Gérard a tout emprunté pour cette chronique : le sous-titre, Journal d’un voyageur enthousiaste ; la forme de son récit, qui s’adresse « ci son ami Lothaire »; enfin, — détail curieux, — le prénom d ’ Aurélia, que Gérard emploie ici pour la première fois, est celui de l’héroïne diabolique de la Vampire... C’est par une hurlante tempête, à une demi-lieue de Berlin, — c’est Hoffmann encore qui situe l’aventure, — dans un lamentable relais de poste : «Je me sentis ému jusqu’au cœur: partout la même misère, etla douce A urélia, toute pâle, pâle de larmes et de froid... Pauvre enfant de quinze ans dont le père est sous les verrous, et dont la mère pleure dans sa chambre, la tête contre son lit... » Il veut la consoler, « sans paroles, par la douce influence magnétique d’une âme qui s’en va réchauffer une aulre âme ». — « Tout mon cœur, ajoute-t-il, s’éleva jusqu’à mes lèvres et je ne sais comment j’ai fait pour ne pas baiser pieusement ses petits doigts d’ange silencieux...» Cette excursion de cauchemar se continue dans un théâtre où le conteur se transforme en chef d’orchestre épileptique ; puis, c’est l’apparition de Giuletla « avec ses pattes d’araignée etsesyeuxdecrapaudàtleurdetête...» — « Dieu te garde, conclut-il, des mauvais tours que me joue ma pauvre tête...» Serait-ce déjà l’apparition des spectres de délire, et comme

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un avant-goût de l’hallucinante Pandora ? ou bien l’imitation d’Hoffmann l’a-t-elle simplement conduit à cette fantasmagorie grimaçante? Dans tous les cas, il faut renoncer à reliei cette nouvelle à l’idée d’un voyage en Allemagne, accompli à la même époque.

Il faut noter cependant que, dans Sylvie, il fait allusion à une maladie d’Aurélia, qu’un journal lui aurait fait connaître en Allemagne. Or il est exact qu’à cette époque Jenny Colon est souffrante, qu’elle a dû interrompre ses répétitions à l’Opéra-Comique. Rétablie, elle reparaît sur la scène, à l’été de 1837, et crée, le 11 août, le rôle de Marie dans le Remplaçant. Puis, le 31 octobre suivant, a lieu la première de Piquillo.

La pièce, annoncée d’abord en quatre actes, est réduite à trois : les mélodies colorées de Monpou furent applaudies, ainsi qu’il convenait ; mais le nom de Dumas suffit à peine à faire accepter la médiocrité du libretto. Le Monde Dramatique, sous la plume de Th. Vauclare, juge l’œuvre avec sévérité. Ce langage surprend, lorsqu’on le croit tenu dans la propre maison de l’auteur; mais nous savons que, dès l’année précédente, Gérard a délaissé en d’autres mains les destinées du magazine. Le critique, il est vrai, s’adoucit lorsqu’il fait la part de l’interprète :

« Mlle Jenny Colon a créé le rôle de Sylvia avec une grande supériorité d’intelligence et de talent, quoique, dans quelquesunes de ses parties, ce rôle soit voilé d’une teinte de tristesse un peu sombre ; le rire et la gaieté vont mieux au gracieux visage de la charmante actrice que les larmes et la mélancolie. »

Gérard cependant triomphait ; mais on doit se demander si l’étoile heureuse, qui s’était enfin levée pour lui, n’était pas déjà voisine de son déclin. La rupture dut, en effet, suivre de près les représentations de Piquillo. Nous verrons quelle répercussion aura cet événement sur la vie de Gérard, mais, dans l’esprit de la diva, le souvenir de son chevalier-poète s’effaça, comme de l’onde changeante s’efface le reflet du nuage qui passe. Les fusées de son rire résonnèrent avec le même éclat devant son parterre accoutumé, et sans doute elle ne prit pas garde à la stalle restée vide, où si longtemps avait pris place son adorateur silencieux.

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Elle touchait à la réalisation du rêve médiocre dont elle parait la retraite de sa carrière galante. Entre ses nombreux soupirans, elle avait distingué, perdu dans la zone obscure qui s’étend au pied de la rampe, l’un de ces anonymes auxiliaires, qui, dans le bataillon de l’orchestre, faisait chaque soir sa partie de flûte. Longtemps elle avait négligé cet amoureux, qui osait lever un timide regard vers son éblouissante clarté d’étoile : mais ce flûtiste utilisait pratiquement les loisirs des clôtures à organiser des tournées de province, se faisait l’imprésario de quelques camarades avec lesquels il donnait des représentations aux environs de Paris. Il put ainsi approcher de plus près la savoureuse Jenny, dont il fit une fois la reine de sa troupe errante. C’est alors qu’il connut le seigneur-poète qui suivait obstinément le sillage de l’étoile. Peut-être dédaigna-t-il ce rival, assuré que sa propre persévérance finirait bien par avoir raison des hésitations de la dame.

Son heure vint, en effet : l’imminence de la trentaine, l’insécurité des liaisons de rencontre incitèrent peu à peu Jenny à chercher le tranquille refuge d’un foyer régulier. Alors elle regarda plus complaisamment le flûtiste : il s’appelait Louis-Marie-Gabriel Leplus, était né à Lille le 5 septembre 1806 ; il était donc son aîné de deux ans ; comme elle, il était issu d’un ménage de petits artistes provinciaux : Joachim-François Leplus, professeur de musique lillois, et Sophie-Caroline-Adélaïde Merlin, son épouse. Il était de son monde et, de plus, laborieux, prévoyant, ordonné comme un bureaucrate : que d’avantages sur le chimérique poète dont elle venait d’éprouver la fantaisie vagabonde ! Au moins celui-là ne poursuivrait point en elle je ne sais quel fantôme de religieuse morte ; de lui elle pourrait dire fièrement : « Celui qui m’aime, le voilà ! »

Dès les premiers mois de 1838, le mariage était décidé. Cependant Jenny créait en janvier le rôle d’Angélique dans le Fidèle Berger , d’Adolphe Adam, puis, le 30 mars, on applaudissait encore à sa grâce d’ingénue dans le Perruquier de la Régence , d’Ambroise Thomas. Quelques jours après, le 11 avril 1838, le mariage était discrètement célébré à la mairie du premier arrondissement. Les nouveaux époux continuèrent d’habiter au numéro 8 de la rue de Rohan, où déjà ils accomplissaient un stage de vie conjugale. L’acteur

Deslandes et un camarade de pupitre, Joseph Meiîred, furent les témoins de l’époux ; Jenny était assistée de Charles-François Jupin, autre musicien, et d’un oncle maternel, François-Denis d’Harminville, correspondant des théâtres. Ce dernier nom se retrouve encore, quatre ans plus tard, au bas de l’acte de décès de la cantatrice.

L’ALLEMAGNE

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