LÉO BURKART ; LE SECOND FAUST- UN HIVER A VIENNE. — MARIE PLEYEL
Rien dans la vie extérieure de Gérard n’accusa d’abord ce que depuis il appela « l’émotion la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l’âme par le destin ». Sa fine sensibilité percevait profondément la douleur, mais il la tenait secrète, ne l’exhalait par larmes ni par cris. Peu à peu cependant l’impression douloureuse s’ancrait, le souvenir se creusait, devenait une fixe hantise jusqu’à ce que, dans la mémoire obsédée, s’épandît l’hallucination. C’est ce qui apparaîtra par la suite ; mais, en cette année 1838, si active et si remplie, ses travaux, ses projets de théâtre apportent à la souffrance de son cœur une diversion bienfaisante. Le succès d’argent de Piquillo , en lui permettant d’éteindre en partie son passif du Monde Dramatique, lui fait entrevoir un avenir moins inquiet. Il doit attendre beaucoup de sa société avec Dumas ; or c’est maintenant son tour de donner son nom au nouveau produit de leur collaboration. Il en médite longuement le sujet, en même temps qu’il pourvoit aux feuilletons dramatiques de la Presse et de la Charle de 1830 ; puis, quand il a jeté les bases de son scénario, il va partir pour l’Allemagne.
On ne sait pas grand’chose de son voyage de 1836 ;mais son excursion de 1838 est mieux connue. A ne consulter que la relation qu’il nous en fait, on ne supposerait pas que
c’est alors l’année mortelle à son amour ; rien n’y apparaît de la plaie qu’il emporte avec lui, rien des tristesses de l’amant qui voyage pour s’étourdir. Ses impressions, publiées d’abord dans le Messager, puis dans la Presse et dans l'Artiste, en fragmens réunis plus tard dans Lorelij, sont, au contraire, fixées d’un ton léger, exempt de toute déclamation. L’approche du Rhin, « de la terre de Goethe et de Schiller; de la Vieille Allemagne, notre mère à tous, — Teutonian, — provoque un élan d’enthousiasme, presque aussitôt corrigé par cette note désenchantée :
« Et voilà encore une illusion, encore un rêve, encore une vision lumineuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique, que nous avait créé la poésie... Ainsi pour moi déjà bien des contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir qu’elles m’ont laissé est loin d’égaler les splendeurs du rêve qu’elles m’ont fait perdre. »
Il en est des paysages et des aspects de la terre, ainsi que de la femme et de l’amour : l’approche et la réalisation ne lui laissent que cendres et regrets.
Il ne lui échappe aucune exclamation devant les magnificences du Rhin, et les grandes ruines fantômales que Victor Hugo apostrophe vers le même temps d’un ton si différent : « ... Aujourd’hui mélancoliques, la nuit, quand la lune revêt leur spectre d’un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil, remplies de gloire,... rongées par le temps, sapées par les hommes, versant aux vignobles de la côte une ombre qui va s’amoindrissant d’année en année, elles laissent tomber le passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l’oubli... » Ce n’est pas la manière de Gérard : « Je fais ici — dit-il, — une tournée de flâneur et non des descriptions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de Strasbourg comme d’un vaudeville... » Il vague, en effet, insouciant, par les rues, notant ici un trait de mœurs ou un costume, plus loin l’aspect d’un bal, d’une taverne ou d’une fête d’étudians. Parfois cependant il jette une note délicate et musicale, dont la fine émotion rompt la sécheresse de l’humoriste : parlant de ces églises d’une architecture merveilleuse, mais qui, malheureusement, catholiques au dehors, sont protestantes à l’intérieur, c’est-
L’ALLEMAGNE
à-dire nues et dégradées : « L’esprit a été tué, dit-il, dans ces superbes enveloppes de pierre et elles ressemblent aujourd’hui aux coquillages de nos musées, où l’oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais que la vie n’habite plus;.. »
Parti en septembre 1838 (41), il devait retrouver, à Francfort, Dumas, qui était venu par la Belgique, alors que lui-même avait fait le trajet par la Suisse. Car ce n’est point une simple promenade qu’il entreprend, et ce rendezvous à Francfort est la grande affaire du voyage, c’est-àdire, pour les deux associés, la collaboration, à un double drame : l' Alchimiste et Léo Burkart. Gérard se trouve d’abord aux prises avec un de ces embarras d’argent qu’il narre de plaisante façon... Il avait cependant reçu, au départ, «1200 livres de l’ancien préfet des Landes, plus connu sous le nom de Flarel » ; mais, en acquisitions, en imprévoyantes dépenses, l’étourdi voyageur a épuisé son viatique dès les premières étapes. « Ces 1 200 livres sont légèrement écornées par votre faute, écrit-il à Dumas (42), ayant tardé de deux jours à me dire où je devais vous rejoindre. Depuis deux jours, il passe bien de l’eau sous les ponts et bien des pièces d’or par les mailles d’une bourse ». Or, il n’a littéralement plus le sou : — « Une foule de circonstances plus impérieuses les unes que les autres, écrit-il à nouveau à son collaborateur, me retiennent à Baden- Baden ; la dernière de toutes, mais celle que je mets en première ligne, pour ne pas vous fatiguer du récit des autres, c’est que je n’ai plus d’argent. » Et il l’adjure de lui envoyer des fonds, poste restante, à Strasbourg, avec double avis, l’un à Strasbourg, à l’hôtel du Corbeau, l’autre à Baden, à l’hôtel du Soleil. Une lettre chargée, à destination collective, devait, en effet, ravitailler à Francfort les deux amis, qui, comme toujours, continuent à manger leur blé en herbe. A Gérard, Dumas transmet sa part, sous la forme d’une lettre de change tirée par Éloi fils, de Francfort, sur Elgé, de Strasbourg ; mais, par suite de difficultés entre • Éloi fils et Éloi père, correspondant d’Elgé, ce dernier se refuse à faire honneur à la signature d’Éloi fils. D’où impossibilité pour Gérard de réaliser sa traite : or, n’ayant plus qu’un franc en poche pour dîner à Strasbourg à l’hôtel du Corbeau et coucher à Baden à l’hôtel du Soleil, où l’attend
son bagage, il versifie ses perplexités, en ce morceau, dédié « à M. Alexandre Dumas, à Francfort » :
En partant de Baden, j’avais d’abord songé Que, par M. Éloi, que par M. Elgé,
Je pourrais, attendant des fortunes meilleures,
Aller prendre ma place au bateau de six heures :
Ce qui m’avait conduit, plein d’un espoir si beau De l’hôtel du Soleil à l’hôtel du Corbeau ;
Mais, à Strasbourg, le sort ne me fut point prospère : Éloi fils avait trop compté sur Éloi père...
Et je repars, pleurant mon destin non pareil,
De l’hôtel du Corbeau pour l’hôtel du Soleil ! 1
Il s’engage ensuite, avec vingt kreutzers en poche, à travers la Forêt-Noire, très réjoui de l’imprévu que lui réserve cette excursion sans argent. Notons cependant qu’ici encore, de même qu’en son voyage d’Italie, les réels inconvéniens de l’absence de numéraire sont grandement atténués par cette conviction que l’incident Êloi-Elgé ne peut que se dénouer élégamment. En effet, la remise, en beaux frédériks d’or, expédiés de Francfort, du montant de la lettre de change, termine heureusement l’épisode. Gérard peut enfin sortir avec honneur de l’hôtel du Soleil et opérer sa conjonction avec le grand homme, dont la venue avait été retardée par les plus fabuleuses ovations.
Un séjour d’un mois à Francfort permet aux deux amis d’achever chacun leur drame, alternant, en des proportions incertaines, leur double collaboration. «Nous étions à Francfort-sur-Mein, — écrit Gérard, dix ans après, en tête des Souvenirs de Thuringe, — et nous y avons écrit chacun un drame dans le goût allemand. » Suivant la pratique inaugurée avec Piquillo, chaque pièce portera une signature unique et point ne sera mention de collaborateur ni dans le livre ni sur l’affiche. Ce transport des deux associés sur le théâtre de leur action, ce rendez-vous pompeusement assigné par Dumas sur les lieux du commun travail, que l’on rejoint par des voies différentes, ne semblent pas exempts, au moins de la part du romancier, d’un certain souci de réclame. Le labeur accompli sur place ne doit, au